
Au milieu de nulle part, à 12 000 km de mon appart[1]. Des huttes de bois surélevées pour laisser passer la mousson sans dégâts; maisons de fortunes sans eau, sans électricité et sans meubles, juste un fil de lin de part et d’autre de la pièce principale pour étendre le linge humide. Dans le jardin, des bassines. Bassines pour faire le riz, bassines pour laver le linge, bassines pour se laver, bassines pour préparer le repas d’après. De la fumée aussi, puisqu’on vient de tuer un boeuf, une fumée épaisse qui enrobe des herbes, des épices. Dieu n’a pas attendu l’homme pour créer l’essentiel. Autour, il n’y a rien, à part une végétation luxuruante qui permet à tout le monde de manger à sa faim. Mais la bouffe ne tombe pas du ciel. Trainer la charette sur la route de terre[2], torrent de boue après la pluie, et pousser, toujours pousser, par 55° C, sans eau. Les enfants suivent, nus, en sueur, le plus grand de 6 ans s’occupe de sa soeur de 3 ans. Pas l’temps de jouer à la poupée.
J’aurais cru que cette scène eût fait émerger des sentiments très forts, mais pourtant, tout ce que j’arrive à ressentir, c’est l’étonnement quant à tous ces gens, ces paysans, ces intellectuels, ces travailleurs des PMA qui quittent leur pays pour venir dans le notre. Ils quittent un pays où la raison de vivre est le travail pour manger, travail sain qui laisse sa place au bonheur une fois l’assiette remplie, qui laisse sa place aux rires, à la solidarité, à l’amour de sa(de la) femme et ses enfants, ils quittent tout cela pour un pays au travail irraisonné, décorellé de toute raison objective. Le travail pour la gloire, le travail pour pouvoir acheter des choses fausses, juste le temps qu’elles nous fassent oublier qu’on est triste, le travail pour progresser, produire, aller vite, s’améliorer, gagner plus gagner plus plus plus…. Gagner plus et enrichir d’autres, gagner plus sans en avoir besoin, gagner plus alors qu’on a déja de quoi survivre, gagner plus et ne jamais être heureux…
Cher est le bonheur car pieuse est la piste
A quoi bon être roi quand on est riche et triste?
Les âmes s’évaporent loin de la terre
Le temps s’écoule, les palais s’écroulent, deviennent poussière (Akhenaton, Promethée, 1995)
Salut !
Où a été prise la photo ?
Contente de vous lire à nouveau.
Salut Sarah,
Merci pr ce message.
La photo a été prise dans le nord du Cambodge, dans la province du Preah Vihar. Une route unique au milieu de la jungle, à la frontière de la Thaïlande et du Laos.
Bonne journée
Parasite
Au premier coup d’oeil, le titre de ton texte m’a fait penser à une chanson de zazie, je crois que le titre c’est “je suis un homme”…à écouter…bonne soirée
je suis sans voix…j’adore tous ces textes, quand je les lis j’ai l’impression que toutes mes pensées confuses trouvent enfin un ordre, merci
Et nous quand on lit vos messages on trouve un sens nouveau à nos mots. Merci pour ca. Et restez à l’écoute parce que du lourd, du très lourd va prendre forme dans les semaines qui viennent…
Pour réagir à l’article,
mes parent sont d’ailleur cambodgiens et sont arrivés en France pendant les massacres des Khmer-rouge. Et je constate qu’ils ont gardé cet état d’esprit “Travailler pour manger, aimer les siens et pas plus”. Tu sembles ressentir une image très positive de cette vie là. Moi-même je ressens ça positivement. Mais celà seulement la-bas, au Pays. Mais ici, en France “Travailler pour manger, aimer les siens et pas plus”, cet état d’esprit je le trouve vraiment très “triste”, en tout cas lorsque j’observe la vie de mes parents je la trouve triste. Cela est surement du au décallage que j’ai avec mes parents, étant née en France.
Qu’en penses-tu ??
Hello,
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Merci pour ton message! Y’a une constante au peuple cambodgien, ici et ailleurs, c’est que c’est un peuple marqué par un des plus gros génocides de l’Histoire. On peut pas comprendre les cambodgiens sans le rappeler. Tu sais, je suis d’accord avec toi, je pense que les khmers d’ici et de la bas ne sont pas différents en ce sens qu’ils consacrent leur vie à essayer de manger bien (ce qui leur parait déja un luxe de fou et qq chose d’inespéré, vu ce qu’ils ont vécu) et de passer du bon temps, sans aucune autre prétention, avec un seul objectif: éviter le conflit vu qu’ils en sont traumatisés.
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Mais ce qui fait que ce soit si positif la bas, est que cette attitude est parfaitement adaptée au contexte, un contexte de paix totale (par peur viscérale du conflit) et de fusion avec la nature (ds les campagnes bien sur), un peuple béni d’avoir des terres aussi fertiles, ou le rouleau compresseur de la société de consommation n’est pas encore passé. Donc des terres cultivées à un rythme naturel, sans engrais ni surexploitation, et une vie qui va à un rythme normal, lent, jour apres jour, juste pour ramener de quoi nourrir sa famille, soit le rythme naturel de l’homme qui respecte son environnement. Quand j’imagine le Cambodge dans 30 ans, je vois des tracteurs énormes, de la déforestation (qui a déjà commencé pour le caoutchouc), et des gens qui ne prendront même plus le temps de se rendre compte de la chance inouïe qu’ils ont d’avoir des terres pareil.
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D’où mon parallèle avec la France. Un cambodgien en France a les mêmes vertus que là bas, sauf qu’elles n’ont aucune chance de passer pour une vertu, vu que toute la société est basée sur la vitesse, sur le déséquilibre démentiel entre nos besoins réels et nos besoins factices, d’ou découlent nos heures de travail hallucinantes et notre besoin d’argent permanent. Une situation ou l’on ne peut jamais prendre le temps de se réjouir de ce que l’on a, et où l’on ne peut envisager les gens qui agissent ainsi que comme des faibles, des gens qui manquent d’ambition et de volonté. Mais au final, entre celui qui gagne 1000 euros et finit à 17heures pour profiter de sa famille et des choses simples, et celui qui en gagne 4000 mais vit seul, reclu, et bosse chaque nuit jusqu’à 4heures du matin avant de se finir aux somnifère, qui a compris le sens de la vie?
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J’avais écrit ce texte dans un cybercafé miteux sur un clavier sale et un windows 95, et de la bas je peux pas m’empecher de voir notre vie ici comme une course permanente derrière un rêve mouvant, comme si un ane courait pour attraper une carotte qui s’avance automatiquement pour qu’il ne l’attrape jamais. On essaie alors de rationaliser en se disant qu’on se fait plaisir, mais au final nos plaisirs sont bien souvent que de la consommation (cours de danse, vetements, maquillages, consoles de jeux, voitures, maisons, etc…). Mais c’est inacessible pour nous de réaliser ca, car le monde post-industriel d’occident c’est notre vérité, le seul truc qu’on ait connu. Seulement, si les gens se sentent si bien dans la nature, avec une vie consacrée à se nourrir, sans jamais chercher le profit supérieur, c’est parce que c’est le mode de vie qui nous est destiné anthropologiquement (on est biologiquement programmés pour se sentir mieux ainsi). C’est notre nature. Et tu peux avoir tous les dollars que tu veux, au final le bonheur n’est atteignable que quand tu te rapproches de l’état de nature (dans l’amour, le sexe, le travail, le mode de vie).
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Donc pour conclure, ce ne sont pas les khmers de France qui sont tristes, c’est la France d’aujourd’hui qui l’est.
parasite
ps : je me retiens, je pourrais écrire des pavés sur la Cambodge ;)… tes parents viennent de quelle région ?
elles sont très pratiques pour traverser les rivieres ces charettes. Y a les mêmes au Laos.
Très intéressant ce que tu viens d’écrire Parasite.
Ma mère vient de Pnom Penh et mon père de Battambang. Mais ils se sont rencontrés qu’en France.
A propos des massacres, pour ceux et celles qui ne l’ont pas vu, le reportage “S21″ est disponible sur Dailymotion.