Enfance et Déclassement


1
oct 07

Préjugés, et pathologie d’un déclassé

Durant ma courte vie j’ai trop été placé dans des cases. Les gens décident de qui je suis, à ma place. Les gens ont un besoin maladif et répugnant de catégoriser les gens. Pour ma part on m’a catalogué, soldé à moitié prix, avec code barre et antivol, pourtant dieu sait que je ne suis pas un vendu et encore moins un voleur. Les préjugés, c’est Le fléau. Des putains de raccourcis cognitifs automatiques qui confortent notre ignorance, et cajolent notre ridicule et minuscule intelligence.

Quand j’essaye d’imaginer le nombre de conflits, d’injustices et d’asservissements sociaux que l’ont peut mettre sur le dos du préjugé, j’en mourais presque de jalousie la bave aux lèvres! C’est le plus puissant des influenceur-engraineur, c’est le Maître du Monde, et nous sommes tous ses disciples. On se met tous à genoux et on lèche les verrues purulentes de ses pieds puants à chaque nouvelle aurore.

Le préjugé est une vérité particulière constatée et élargie par manque de connaissance, ce n’est ni un mensonge, ni une vérité assez grande pour être digne de ce nom. L’habit ne fait pas le moine, le string ne fait pas la pétasse, le baggy ne fait pas le mc, la calvitie ne fait pas la culture, la longueur du manche ne fait pas l’orgasme et le préjugé ne fait pas toujours l’erreur…

« C’est un combat contre soi-même quand la tentation t’accroche, le mal frappe à ta porte fait des tentatives d’approche » Koma

C’est vrai les préjugés c’est dans la nature humaine, et on ne chasse pas facilement le naturel[1]. On a besoin des préjugés pour comprendre, simplifier notre monde complexe et ses interactions infinies, le mettre à la hauteur de nos capacités mentales. OK. Super. Seulement moi j’ai développé des vices bizarres à cause de cette merde. Par exemple le vice du caméléon. Depuis l’adolescence je change de style régulièrement, je suis un savon glissant entre les mains crasseuses du préjugé.

Sous les coups de fouet sadiques de mon déclassement social, c’est avec un plaisir non dissimulé, que mon exhibitionnisme latent prend les gens par derrière.

Selon le style vestimentaire (poète maudit, cadre dynamique, racaille du 93, skateur funky, drogué anarchiste, clubber beaugosse, gendre parfait, cafard du bitume), différentes réactions sont prévisibles. On me craint, on baisse les yeux ou au contraire on essaye de me victimiser. On me tient les portes, on me drague, on m’appelle « Monsieur », ou on me demande de la drogue. On protège son sac, on change de trottoir et parfois on me demande de garder son enfant. Pire que ça , on ne me voit pas ou on ne voit que moi… Je pourrais écrire un dictionnaire là-dessus. J’ai l’impression de vivre la vie de plusieurs prototypes sociaux, et d’appréhender à travers leur yeux les regards et les jugements qu’ils vivent au quotidien.

C’est incroyable le genre d’accès qu’on me refuse et le genre de sourire que l’on m’offre selon mes apparences. C’est très instructif et tellement prévisible. Ce qui est intéressant c’est d’inter-changer le comportement typique de chaque personnage et de voir les réactions étonnées des gens. On essayera par exemple dans le métro le jeune cadre en costard qui crache par terre et parle comme un voyou au téléphone. Ou encore la racaille destinée au BEP sidérurgie qui lit le Banquet de Platon, après avoir fini un essai sur la corrélation entre l’érotisme et la mort dans la littérature grecque. Les gens qui me fréquentent de loin, s’en prennent plein la gueule à tel point qu’ils ne savent plus où me classer, souvent ça les dérange et même mieux, ça les intrigue, parfois ça leur fait peur. Je suis un feu d’artifice de contradictions, un vieux prout plein de surprises olfactives. J’arrête d’accentuer mes contradictions si mon interlocuteur me prouve sa finesse d’esprit. Je l’humilie quand il me catalogue et me sous-estime en se basant sur les apparences modestes que je lui ai soumises pour le tester. Dans ce cas là je suis sans pitié, je lui laisse voir ce qu’il voudrait voir en moi, puis je le fume sur son propre terrain, devant son propre public, là où il ne m’attend pas. Je pensais que plus l’impact sur la personne était fort, plus la prise de conscience de sa propre connerie était possible. Une belle pathologie. J’ai mis du temps à m’en sortir, j’y ai laissé des plumes, de l’espoir, de la naïveté et beaucoup d’énergie. C’était un mélange de rage, de haine, d’empathie et de mission à accomplir. Une de mes missions secrètes et souvent inconscientes: repérer et conforter les préjugés, les détruire, puis revenir conforme à la norme pour briser à nouveau les préjugés que j’ai parfois moi-même incité à créer. Un truc de malade. RIDICULE.

Je suis un déclassé jusque dans mes pathologies et j’essaye de m’en servir pour me guérir.

On m’a trop catalogué, rabaissé, cantonné à un rôle dévalorisant ou parfois même valorisant mais niant une partie de moi-même, insultant l’humain qui se cache derrière tout membre d’une communauté. Il fallait que je me venge, l’ignorance et le mépris ne me suffisait pas pour punir la connerie de ces innocents imbéciles.

Je ne voulais pas être celui qui confirme les préjugés et encore moins être l’exception qui confirme la règle triste, injuste, et irréelle de ce même préjugé.

Faire des centaines d’aller-retour dans une impasse relationnelle sombre où les murs se rapprochent, le sol s’effrite, et le ciel tombe sur ta tête, ça forme un homme ou ça le détruit.

« Rien n’est jamais acquis à l’homme. Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son cœur. Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce. »

Louis Aragon

Aujourd’hui j’ai compris que mes contradictions naturelles sont largement suffisantes, et que toute cette obsession vengeresse, héroïque et perverse n’est qu’un grand coup d’épée dans l’eau, un souffle d’enfant se heurtant à un cyclone, un crachat dans la mer. Les jugements des gens, je les vois arriver à des kilomètres, parfois j’ai même l’impression de contrôler leur cerveau, mais je ne perds plus mon temps à essayer de les améliorer de façon violente, ou même intelligente. J’essaye de m’améliorer moi, et c’est déjà pas mal. Les gens sont comme des robots, une fois qu’on comprend les grands rouages, on peut voir apparaître un gros bouton rouge sur leurs têtes qui détermine leurs actions et réactions, il suffit de savoir appuyer dessus au bon moment, et si possible pour les bonnes raisons.

La plupart des gens ne peuvent s’empêcher de mettre l’autre sur une échelle, de s’y mesurer pour se rassurer. Ils ont souvent le besoin de se rassurer en pensant qu’ils sont meilleurs dans tel ou tel domaine. Personnellement je préfère passer pour un imbécile et me satisfaire de ma médiocrité, c’est beaucoup plus simple. Pas de posture sociale à prendre, pas de remise en question interne à essuyer après chaque rencontre. Etre une merde c’est reposant, et puis pour prendre son envol mieux vaut partir du sol. Un faux diamant finira par décevoir, alors qu’une vulgaire perle dans une vielle huitre surprendra. Je suis trop conscient de mes minables défauts et de mes propres préjugés, je ne vois que ça et je me donne envie de gerber. Pas besoin de votre aide, merci pour l’attention.

Tout cette névrose personnel prend racine dans le fait que j’ai toujours fais partie de tous les groupes sociaux, et donc finalement d’aucun. J’ai toujours été au milieu d’un champ de bataille de contradiction et de différences, je pourrais faire partie de tous les camps adverses, mais je refuse par principe. Non pas qu’ils ne veulent pas de moi, mais je refuse de dénigrer les uns pour les autres. J’aime toutes mes facettes. Elles sont magnifiques car complexes et diversifiées. Je suis convaincu que tout le monde à plusieurs facettes, on peut même les voir et les imaginer quand on refoule le reflexe humain du préjugé ou quand on connaît bien la personne.

J’ai du mal à comprendre pourquoi on cherche ailleurs quand il existe tant de choses à découvrir dedans. Il faut du temps pour aller au fond de soi-même, et on y trouve souvent un grand bordel sans avoir besoin de creuser. Dans le cas d’un déclassé, la difficulté réside en partie dans ce rapport à l’autre. Quand l’autre décide de qui tu es à ta place, et refuse de voir ou de comprendre tes autres facettes, c’est un double combat. Un combat contre soi-même et contre tout le monde. Finalement on opte souvent pour la résignation car les gens sont cons, et ne comptez pas sur moi pour argumenter sur ce point.

Après des années de zig-zag et de blessures contre les parois aiguisées du labyrinthe social, voilà ce que Madame Expérience m’a chuchoté à l’oreille, pendant une de ces nuits blanches où je me noyais dans mes larmes :

«Montre leur ce qu’ils veulent voir, pour obtenir ce que tu veux. N’en abuse jamais, et garde pour les élus de ton cœur les trésors de ton âme».

Lashoz

P.S: En pièce jointe je ne résiste pas à partager avec vous ce texte « Seul » de Rocé extrait de son dernier album « identité en crescendo », album à se procurer de toute urgence, on ne le répètera jamais assez… (Et pour les énervés, les vrais, le dernier album de La Rumeur est une tuerie, mais ça c’est une autre histoire) c’est par ici que ça se passe…

Notes

[1] il revient en formule 1


10
sept 07

Pages blanches pour idées noires

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Vision onirique d’une prophétie auto-réalisatrice

Je mâche et rumine mes démons comme des clous rouillés,
je veux manger la carotte, briser le bâton, et jeter le boulet.
J’ai cherché, j’ai fouillé, j’ai tenté d’allumer la lumière
Mais je n’ai trouvé qu’un pétard mouillé et la poussière de ma chair souillée.
A chaque tentative d’envol, mon nez percute le sol et ma vue est brouillée.
Comme une ambulance folle à la sortie d’une école le destin dérape puis fonce pour m’écrabouiller.

Allez tiens buvons ces verres de nitroglycérine et allons jouer au rugby.
Me demande pas à qui profitent ces crimes, je vomis sur ce qu’ils publient.
La bourse est devenu la météo de la vie,
une boite à image est branché sur le nombril des petits,
on boit du pétrole et on créé des maladies.
C’est jamais trop précis la Poésie de la prophétie,
est-ce possible que la vérité oscille entre les grosses crises de doute, l’impossible et le proscrit ?

Ma rage s’épanouit dans la crasse de mon boom cœur et dans la moiteur de mon turbin,
je vomis sur les hommes, crache sur les femmes car j’aime les humains.
Seule la mort réveille les sentiments, donc faut pas te louper,
autour de ton corps tes proches se sont regroupés,
et comme toi ils restent bouche bée…
…la tête enregistre encore des informations après avoir été coupée.

Je me vois tout nu devant un grand feu bleu et mauve au milieu d’une forêt,
tatoué, doué, fou et loué, muni d’un collier de dents de poulets et d’un fouet.
J’observe la contrée, le croissant de lune devient bague,
je drague l’horizon qui ondule et me nargue.
Je divague, la divine terre fait des vagues, je devine d’où vient cette vaste blague.
Puis j’ouvre ma bouche, géante et béante,
avale une tempête de pierres, où se mêlent des pendules,
des cerbères, des fientes de fentes, et des dagues.
Aprés cette digestion assassine et burlesque,
sur les rives d’une riviére de sirop de grenadine venant de l’est.
mon corps se liquéfie et pénètre dans les racines gigantesque
d’un arbre monstrueux à la mine funeste contaminé par la peste.

Hier, je réaliserais mes rêves et demain j’ai pris le mauvais chemin.
Dans la 7ième dimension, je médite et m’installe dans l’axe,
évite les extrêmes en place qui périclitent et gâchent leur mérite, puis je me relaxe.
L’éternité c’est maintenant, ça fait un moment que je prend mon temps,
je suis prêt, on a le bon plan, le don franc,
le bon clan et le cran
pour prendre le vent et aller de l’avant.

Tu ne peux pas le croire ?
Donne une baleine aux piranhas et tu verras comment on ricanera,
on en a marre de devoir se nourrir d’espoir et de vie banale,
rester dans le noir à respirer des pots d’échappement pour atteindre le nirvana.
On a des colis piégé dans le bide,
l’enfance nous a laissé des rides,
et c’est quand tu chutes sans fin dans le vide
que tu es forcé de quitter la chrysalide.

Lashoz


30
août 07

Emmanuel Petit, ou l’exception chez les lâches

Je m’étonne souvent du manque de couilles et/ou de cerveau chez les footballers. Avec leur capacité d’influence auprès des jeunes, et la classe médiatique qui est à leurs pieds, je trouve toujours dommage que presqu’aucun d’entre eux ait la moindre conscience politique, et continuent à préférer faire de la pub pour des hamburgers que de dénoncer les aberrations qu’ils voient… Jusqu’à ce que je tombe sur un passage de l’interview d’Emmanuel Petit dans le « So Foot » de Septembre :

 »SF: Vous n’étiez pas dans les petits papiers ? (de Canal+, ndlr)

EP: Mais je n’ai jamais été dans les papiers, je n’ai jamais léché le cul de personne. Oui, je suis en décalage, mais pas simplement avec le milieu du foot, avec le monde en général, où l’on te juge avant de te connaître. Le monde est très superficiel. T’as qu’à voir les conneries qui passent à la télé. Tout est en toc, creux, vide, et fric-fric-fric. On essaie de faire croire aux gens qu’ils peuvent devenir célèbres en deux minutes, on se fout d’eux. Ca me fait penser au livre de la jungle, avec le serpent qui hypnotise « aie confiance, aie confiance ». Aujourd’hui, les dirigeants, quels qu’ils soient, abusent des gens. Tout n’est que communication.

C’est-à-dire ?

Il y a Internet, les portables, la télé, mais quand tu regardes bien, tu t’apercois que plus il y a de moyens de communication, plus il y a d’isolement. On ne se voit plus, on se téléphone et même, on ne se téléphone plus, on s’envoie des textos. On nous fait croire que tout est plus ouvert alors que c’est du vent. C’est comme l’Union Européenne.

L’union Européenne ?

T’ouvres jamais les yeux, tu ne vois pas ce qui se passe ou quoi ? C’est la plus grande mascarade qui soit. On a fait croire aux gens que tout le monde serait plus heureux dans une Europe prospère. Quel foutage de gueule ! Les prix augmentent, les salaires stagnent, les profits sont concentrés chez les riches, le fossé s’accroît. J’ai l’impression qu’on éduque des futurs pauvres. Et aujourd’hui, c’est fatal d’être pauvre. Avant, t’avais pas de thune, tu cultivais ton potager, tu pouvais t’en sortir. Aujourd’hui, il n’y a plus de possibilité de vivre simplement ton bonheur. J’ai des dizaines de potes qui galèrent, je sais ce que c’est. « Petit, champion du monde », c’est du baratin, j’existais avant ca, j’étais ce que je suis avant ca. Est-ce que parce que je suis riche, je ne peux pas tenir ce genre de propos ? Ca dérange qui ? Toi ? En France, c’est bizarre, on n’a pas le droit de parler d’argent. C’est comme Villepin qui parlait des footballers qui gagnent plein d’argent alors que c’est li qui tape dans la caisse. On va encore dire Petit le rebelle. Et alors ? Moi j’aime les rebelles, les gens qui ont des couilles. Ce sont eux qui font avancer les choses, qui ont fait la Révolution francaise, fait tomber le mur de Berlin. Si j’ai un message à faire passer, c’est celui la : ne rejetez pas sur les rebelles et les marginaux votre manque de couilles. Je ne sais pas si c’est dans vos gênes ou dans votre éducation, mais à ce moment là, restez des moutons. Je vous emmerde avec un grand E.

Vous réglez des comptes ?

Oui, d’une certaine manière. J’ai toujours été comme ca, avec des idées. Mais cette espèce de regard bien pensant m’a fait douter de moi, de mes valeurs. Je suis différent ? Tant mieux, c’est un vrai compliment. Car je sais que souvent chez les gens, les couilles qu’on a, c’est celles qu’on a cachées dans son cul. Le monde est en train de changer, je le sens.

C’est-à-dire ?

La révolution francaise, ce n’était qu’un entraînement. Ca va finir par péter. Il y a des conflits dans toutes les régions du monde. Tout ca, ce sont des sessions de répétition avant que ca ne pète pour de bon. La nature humaine est tellement con. T’as qu’à voir, Bush, Poutine, la Chine… que des malades mentaux ! Et les gens restent passifs, affalés devant les conneries de la télé et leur plat de nouilles….  »

So Foot, Septembre 2007

On n’aurait pas dit mieux. Bienvenue au club des déclassés.


25
juin 07

Souvenir de gosse, part 2: Premier contact avec la bourgeoisie

Au collège, mon meilleur pote s’appelait Clément-Charles. Il était avec moi à l’école primaire, mais vu que j’étais proche de ceux qui lui frappait violemment l’arrière de son crâne à chaque fois qu’il nous croisait, il avait dû inconsciemment m’identifier comme élément hostile. En 6ème cependant, on avait en commun d’être les deux seuls survivants de notre école primaire (les autres ayant été affecté dans le lycée pailleron, le même qui avait brulé intégralement quelques années avant). Forts de ce point commun, on a commencé à s’apprécier.

C’était l’amitié des découvertes. Découvertes des filles, avant je ne pensais pas à quoi elles pouvaient servir à part à jouer les précieuses, découverte de la musique, puisqu’il m’a fait découvrir les Red Hot, Jimi Hendrix, Rage against the Machine, Nirvana, et tous ces groupes de junkies qui avaient le mérite d’affermir mon oreille musicale et de contraster avec le rap qu’écoutait mon frère H24. Evidemment, je ne savais pas que j’étais en train de me construire une culture musicale plus riche que 90% des « rappeurs ». Dans la série des premières, il y a eu ma première invitation à aller chez un ami (mes potes de primaire vivant dans des squats ou des cités où ils étouffaient a 10 enfants), première invitation à un anniversaire, et puis avant tout, mon premier vrai contact avec la bourgeoisie : la famille de Clément-Charles.

J’ai des souvenirs précis de ce jour là :

  • J’étais extrêmement gêné
  • Je remerciais plus que de raison, comme si le fait de me laisser entrer était un honneur que je ne méritais pas forcément
  • J’étais affreusement mielleux, ce qui contrastait avec la réalité qu’ils voyaient par leur fenêtre depuis des années, à savoir ma nature de racaille.
  • Son père (un bon vieux francais avec une moustache et un bérêt, du genre qu’on voit dans le cortège du FN pour la fete de jeanne d’arc, des fusils dans l’entrée pour chasser, etc…) me regardait de haut avec une méfiance incroyable, une attitude dont je me souviens encore tant elle m’a foudroyée. Il y avait derrière une politesse de facade, une évidente déception à l’égard de cette fréquentation de son fils, et, plus sournoisement, une haine palpable, qui devait remonter à sa propre enfance. Je suis resté ami avec ce type pendant 5 ans, et pendant 5 ans j’aurais eu droit à ce même regard méprisant de la part de son père.
  • Sa mère parlait ouvertement de sexe, ne fermait pas le son à la télé quand il y avait des gros mots, avouait avoir fumé des joints plus jeunes, se pavanait en bikini sur le balcon de leur F4 HLM (c’est à ce moment que j’ai d’ailleurs dit à mon père d’arrêter d’espérer pour notre dossier), bref, représentait tout l’inverse de ma mère et confirmait tout ce que la télé me montrait. Evidemment, en tant qu’ado, ca a été un gros chamboulement intérieur, étant évidemment beaucoup plus convaincu par ce modèle de laisser aller prôné par la télévision que par mon modèle familial, tellement pas drole pour un gosse de 12 ans.

Un jour, il m’a proposé d’aller en week end en Normandie chez ses grand parents. Hônnetement, je n’avais jamais été invité nulle part avant. A deux trois boum tout au plus, où ma timidité m’empêchait de draguer les filles dont j’étais secrètement amoureux. J’ai cependant réussi à avoir deux amourettes de jeunesses, mais les deux avaient un point commun : elles m’avaient sauté dessus. Ca m’a permis d’apprendre ma lecon numéro 1 : jouer les rebelles (ou mieux, en etre un) et avoir de l’humour (j’ai toujours eu une productivité de blagues et vannes assez conséquente) est un cocktail qui attirait les femmes. Invitation solennelle en Normandie, donc. La Normandie, dans mon inconscient de gosse pauvre, c’était un peu New York. Je me rappellerai toujours de ce jour de CE1, bizarrement limpide dans ma mémoire. C’était à la veille des vacances de Pâques. La maîtresse nous demande « Où allez vous partir en vacances cet été ? », et elle de passer en revue les élèves un par un. Le premier intérrogé était un certain Jérome L, pas crésus mais pas comme nous. Sa réponse était simple « Je vais en Normandie ». Le mec à coté de lui était Hakim K, un mec extrêmement pauvre qui avait un sourire bêta inscrit en permanence sur son visage, il répondit bêtement « En Normandie ». Coïncidence ? La tournée continue, avec Youssoufou : « En normandie ». Amine, « En Normandie », Sarah « En Normandie », etc etc… jusqu’à moi. A ce moment, dans ma tête il y a eu ce qui a dû certainement se produire dans celle des 14 élèves avant moi, à savoir « mais moi je suis jamais parti en vacances de ma vie !! pourquoi elle me demande ca la maitresse !! Si je dis la Normandie ca va faire un peu gros donc vaut mieux trouver une autre région mais j’en connais aucune a part nouillorque… mais peut etre que… ‘NORMANDIE’ » ayé c’était sorti de ma bouche, avec le regard du menteur qui sonde le regard de l’autre pour évaluer à quel point son mensonge a été décrypté. La maitresse était amusée mais n’a évidemment pas relevé et expliqué cette flagrante situation de misère sociale et de complexe intégral du colonisé. Il était donc l’heure d’aller en Normandie, de voir ses buildings, ses endroits de fêtes comme on l’imaginait. Après deux heures de voitures, je me suis rendu compte que la normandie, c’est un peu le parc des Buttes Chaumont en plus grand. J’étais blasé. En plus, j’ai vite réalisé que la famille dans la bourgeoisie, c’était pesant et omniprésent (et contrairement à nos familles, c’était pas du tout naturel et ca ne savait pas recevoir). C’est tout plein d’attentions surfaites, tout plein de clichés, et j’ai surtout découvert ce que c’est d’être considéré comme un bon sauvage. « Et ton copain, il mange du porc ? ». Non, évidemment son « copain » est un imbécile inculte qui n’est pas en mesure de répondre oui ou non à une question fermée. Son copain est cet animal méprisable, douce curiosité issu d’une tribu qui créé des ornements dont on décorerait bien nos appartements, mais qui sont forcément inférieurs et méprisables puisqu’on leur a pillé leur pays avec leur consentement. Les décorations de statuettes africaines, les posters Banania, les chapeau de pailles à côté des empalements, ce voyage a creusé un énorme trou à l’intérieur de moi, instantanément. Un trou que les remarques assassines, que les « et ses parents, ils travaillent ? », les « bah ! il boit pas d’alcool ? Ah oui, c’est la religion » ont fait remplir d’acidité… Une acidité qui n’est pas complètement partie, 15 ans après.

Pas complètement partie parce que, même avec ma sagesse d’animal social bien dressé, je n’arrive pas à encaisser tous les coups. Je n’arrive pas à encaisser quand je dis « Merci docteur, j’espère que ca ira mieux la prochaine fois » et qu’on me répond « Inch’allah… c’est comme ca qu’on dit chez vous non ? ».. Je ne peux pas encaisser quand je vois que les regards du père de Clément Charles sont les mêmes regards de tous les directeurs de machin qui travaillent dans mon groupe de communication, les mêmes regards des parents de 80% de mes amis, de 95% des parents de mes copines, les mêmes regards de 85% des gens dans le métro le jour où je veux me sentir bien le week-end avec ma casquette, ma capuche et mon casque de baladeur… Les mêmes regards quand les flics m’arrêtent et me mettent des amendes, le sourire en coin. Le même regard de tous ces blaireaux de bourgeois d’ESC que j’ai supporté pendant trois ans. Le même regard depuis, malgré les emplois que j’ai créés, les activités que j’ai développées, l’argent que j’ai fait rentrer dans les boites qui m’ont embauchées, malgré la reconnaissance unanime par le marché de mes compétences… La puissance de l’apparence, personne ne peut s’en défaire.

La puissance de l’apparence, le jugement sur l’apparence, soit cette capacité à toujours nous faire sentir comme si on était de trop, comme si on était inférieur. Dieu merci, ca ne prend plus sur moi depuis que j’ai conscience de valoir mieux que 98% d’entre eux, mais pour un qui y voit clair, combien se laissent aveugler ? Combien sont maintenus dans une situation d’infériorité qu’ils n’ont pas demandé ? Combien se sentent écrasé ? Ce qui donnera des enfants frustrés et complexés par cette situation figée et immuable en apparence… une situation qu’ils ne penseront donc pas possible de renverser à la régulière, et seront donc tentés de la renverser par la force (après tout une agression n’est jamais « gratuite », c’est toujours un rééquilibrage foireux d’un sentiment d’infériorité). Je le dis car chez moi, la limite est encore fine… presque personne dans mon entourage ne peut s’en douter, vu la « réussite » aux yeux des gens… Mais les cicatrices ne referment pas facilement, et ce n’est pas avec quelques billets de banque qu’on peut effacer une mémoire blessée. Je vis heureux et épanoui, mais chaque rappel de ce rapport de domination inconscient fait rapprocher la douce limite, cette frontière subtile entre la rage à mettre dans le travail et dans la recherche du bonheur, et la rage tout court… En espérant ne jamais flirter avec le rouge plus de quelques minutes, ce qui m’a pour l’instant toujours sauvé.

La puissance de l’apparence. La puissance de l’apparence, ca génère un autre phénomène absolument ignoble chez les enfants d’immigrés : c’est la sucerie dyssimétrique, soit ce mépris d’avance qui précède un lêchage exagéré quand la personne s’est rendue compte de votre position sociale. On en parle la prochaine fois…. « Inch’allah » comme on dit chez moi….


4
juin 07

Souvenirs de gosse, partie 1

Enfance

Quand j’étais petit, je croyais que le monde était comme mon école. Dans ma classe, mes meilleurs potes c’était Youssoufou, Batéfili, Abdelssamad, Chems, Hakim et Morad. On s’est tellement marré que je repense sans cesse à eux, même 20 ans après. Vu que tout le quartier était à notre image, bien avant l’époque où il a été ravagé par l’invasion bobo, on nageait dans un océan de bien être, de tolérance… A vrai dire, on ne se posait même pas la question. Il y avait quelques francais bien sûr. Mais bien loin d’eux l’idée de répéter les idées éventuellement racistes de leur parents : le tribunal de la cour statuait en référé à 10h, à 12h et à 15h, il était sans jurés, sans magistrat et sans avocats. Juste un juge (le groupe) et une sanction (le cercle, la mêlée, le passage à tabac).

Je me rappelle qu’un jour, un dénommé Polo (un fils d’immigré portugais ou italien de 3ème génération sans doute, dont les parents avaient eu le temps d’oublier d’où ils venaient) m’avait traité de « sale arabe » dans la cour. Moi, bien que nerveux et provocateur, j’étais finalement assez pascifiste par rapport aux autres. Déjà a l’époque, j’arrivais à être pote avec des gens d’horizons différents… des asiatiques (qui étaient les seuls à rester entre eux), et même des juifs et des francais. Au moment de l’insulte, toute la cour nous a encerclée. C’était l’heure du fameux « Oh l’bataaaard !!! ça m’aurait pas plu !! sanction !!! » repris en cœur par la foule en délire, désireuse de voir du pugilat. Alors j’ai suivi la foule. Premier combat, première victoire, je lui ai même cassé une dent… de laie. J’ai alors été happé par la masse, littéralement porté en triomphe et admiré…. jusqu’à ce que la cloche sonne.

C’était ca, notre quotidien. A l’époque, ma mère m’habillait chez Auchan. J’ai eu mes premières baskets de marque à 11 ans, en 5ème, des Nike en promo de chez André. 120 francs. En primaire, je faisais figure de mec classe avec mon manteau à 40 francs du marché de Place des Fêtes. A coté de moi, y’avait Seïdou et ses frères et soeur. Ils étaient 9 enfants dont 5 dans cette école primaire en même temps que moi. Sa sœur, Madjou, était dans ma classe. Ils habitaient dans un squat collé à mon immeuble. Les 5 enfants, bien que répartis sur 5 classes différentes, portaient absolument tous les mêmes vêtements. Chaussures, pull et pantalon. Je suis resté 5 ans dans cette école, je n’ai jamais eu le souvenir de les avoir vu changer de vêtement en 5 ans.

Mais on ne se posait aucune question. Bien sûr, de temps en temps j’entendais la Maîtresse donner des adresses à Madjou mais je ne comprenais rien.. ça parlait d’assistante sociale, de PMI, de planning familial… Madjou, c’était pas le genre à faire des frasques. On n’arrivait jamais à lui parler, et quand on y arrivait, elle parlait tellement bas qu’elle nous faisait flipper. De toute façon on avait du mal à l’approcher à cause de son odeur. Comme on disait, elle sentait pas la laverie. Quand je vois les femmes de ménage, les éboueurs, ces veilleurs de nuits qui vivent au foyer Robespierre, la mine triste et l’avilissement dans l’attitude, je revois Madjou. Comment veux tu t’imposer quand tous les éléments t’écrasent…

Après les cours, on allait au relais. C’était un endroit où tous les gosses du quartier allaient pour travailler, avec des « éducateurs » qui alternaient aide aux devoirs et activités, type danse, etc… J’y suis allé quelques fois, puis ma mère a vite compris que les devoirs étaient un prétexte (« héééheee… je t’itirdis d’aller avec les noirs et les voyaux !! T’as taux ce qu’élle te faut éssé !! »). J’apprenais bien plus tard que tous ces noirs qui peuplaient le relais n’étaient pas la par hasard, mais plutot pour cause de turnover. Le turnover (enfin, je l’appelle comme ca mais pour eux ca devait etre « tu dégages hein ! vLaiment je t’ai déjà dit de pas LentLer avant 19 heuLes hein!!!) c’est quand t’es un mari polygame, que tu vis dans 35 m² et que tu dois stocker les 5 enfants que tu as avec chaque femme. Sans avoir fait maths sup, j’avais déjà compris à cette époque que c’était pas possible.

Alors le soir, ma mère me prenait la main, et m’emmenait faire des courses avec elle. A Prisunic. Pour moi, aller à Prisunic, c’était mon petit bonheur de la journée. Quinze ans après, j’ai appris que pour elle aussi. On achetait pas grand-chose à Prisunic, quelques boîtes de conserves « Forza », une imitation « Banga » que j’aimais beaucoup, soit une boisson à l’eau aromatisée aux fruits exotiques, et un paquet de café. C’était bien avant que Leader Price ne s’installe, et bien avant que Monoprix ne pullule, en même temps que les bobos.

Les bobos, je les ai vu arriver. Enfin, les premières vagues. Ca a commencé par une galerie de sculpture, puis deux, puis un atelier peinture, et des expositions le Samedi matin. Nous on y allait après l’école, mais on ne comprenait défintivement rien, à part que c’était vraiment cool de manger des TUC à l’œil. Ces gens là, on les voyait dans la rue. Ils étaient jeunes, beaux, et avaient des enfants tout aussi beaux. Ils habitaient à quelques numéros de chez nous, mais on n’a jamais vu leurs enfants dans notre école (à mon grand dam, car j’avais flashé sur une Alice). Ils étaient tous à l’autre école, celle de l’autre coté des rails, là où les barres se terminent et laissent place à une petite rue charmante, devant l’église. Bien sûr, nous ne savions pas encore ce qu’était la carte scolaire, le rectorat, la corruption…

A la maison, mon père rabachait dès que l’occasion se présentait les bienfaits de l’excellence à l’école. Il nous rappelait régulièrement que s’il avait pu aller jusqu’au bout de ses études en Algérie, que s’il n’avait pas été orphelin à neuf ans et qu’il avait dû casser les pierres pour pouvoir manger (5FF par jour), il était le plus brillant de sa classe en mathématiques, et serait allé très loin. Un vrai enfant de la guerre. Je ne savais pas que la vie me conduirait à comprendre ce qu’il voulait dire, à savoir que quand tu es dans la merde jusqu’au cou, les études sont un exutoire en or, en plus d’être objectivement le seul moyen pour t’en sortir.

Je me rappelle qu’un jour, mon frère, déjà au collège, ramenait fierement un contrôle où il avait eu 20. Je me souviens très précisément du regard de dédain que mon père lui a lancé en disant « je ne veux pas des 20/20. Je veux que tu ramène des 21/20 ». C’est les petites attitudes qui forgent une éducation.

Une certaine dose de protection m’a empêché miraculeusement de sombrer dans un destin qui me tendait les bras. Si je devais résumer tout ce qui m’est arrivé ensuite, je l’expliquerais par cette époque. C’est à cette époque où ma grille de lecture s’est formée, et où j’ai réalisé que je ne voulais ni être le jeune premier qui ne fait rien avec les autres, ni être dans un groupe où chaque fait et geste n’était plus fait pour moi-même mais pour prouver ma valeur au groupe. Et la seule façon de n’appartenir à personne, c’est d’appartenir à tous. C’est à ce moment là, qui coincide grosse modo à mon entrée au collège, que j’ai eu mes premiers contacts avec la bourgeoisie. Des contacts qui allaient changer ma vie.

Suite au prochain numéro…

Parasite