
Crouton se lève de bonne humeur ce matin. L’olympique de Marseille a gagné hier soir, et il ne s’est pas disputé avec sa copine de toute la soirée. Voila sept ans que Crouton et Lili sont ensemble, il se rencontrés à vingt ans, et après les nuits dorées et majestueuses du début, les projets grandioses et les décisions à la hâte (comme celle de s’installer ensemble), s’est enchaînée une routine aussi blasante qu’indispensable. Trois mois après l’emménagement, les petites disputes sont apparues. Un calebute mal rangé, des chaussettes qui traînent, un mégot dans un verre… Et puis c’est devenu systématique et exponentiel : elle lui reprochait de dormir avec ses chaussettes, de marcher en canard, d’être tête en l’air, bref, ils avaient passé la barrière symbolique où la femme reproche à l’homme tout ce qui faisait son charme avant. Crouton était stupéfait, il ne comprenait pas comment Lili pouvait passer d’un extrême à l’autre en si peu de temps, lui qui s’était toujours si bien comporté. Il la laissait toujours décider des lieux de sorties, lui faisait à manger, débarrassait la vaisselle, pliait toujours quand il y avait un désaccord sur le programme télé à suivre, et rentrait tous les soirs avec une rose. Plus le temps passait, plus il l’aimait, et plus il avait envie qu’elle le sache.
Mais il ne comprend plus, il a une volute de fumée noire devant les yeux, des pensées sombres qu’il ne veut pas voir mais qui lui disent clairement qu’elle ne supporte plus cette relation, et qu’elle compte bien lui faire payer. Il interprète alors toutes les preuves irrévocables de manque de respect comme des signes de fatigue ou d’énervement, certainement liées à son nouveau boulot, dont elle se plaint tant. Lili est journaliste à Libération. Cherchant désespérément une solution, il alterne, entre preuves d’amour pour tenter de la récupérer, et colères noires très violentes, pour lui montrer qu’il ne se laisse pas faire et qu’il sait être un mâle, un vrai.
Les jours passent, Lili s’éloigne, elle est de plus en plus distante. Ils ne font plus que se croiser, eux qui ne pouvaient passer un déjeuner sans traverser Paris pour manger ensemble. Elle ne veut plus l’embrasser, ne lui tient plus la main dans la rue (elle dit que ca la gêne), et a de plus en plus de « journées speed au taf » qui fait qu’elle rentre tard, se cale devant la télé et refuse les câlins. Crouton voudrait vraiment trouver la solution, et s’il pouvait, il irait remonter les bretelles de son boss en personne, lui qui la surcharge tant de travail.
Au travail justement, Lili a rencontré Mali, un franco thaïlandais filiforme et plein de répartie. Ils ont flirté à la machine à café, où Mali l’a doublé dans la file un matin, en lui disant que l’égalité des sexes, ça marche des deux côtés. Elle a ri, et depuis ils passent leurs après midi sur le messenger interne de l’entreprise, pendant que leurs dossiers s’entassent. Elle connaît ses limites, Lili. Elle sait qu’elle aime Crouton et que même si c’est un peu dur en ce moment, c’est l’homme de sa vie. La preuve, ils cherchent à acheter un appartement du côté de Saint-Ouen, un 65m² pour faire une plus-value sous 5 ans. Mais elle se surprend à être aussi heureuse au contact de Mali. Elle y pense le matin, et ça la motive à aller travailler. Et quand vient le soir, elle se sent coupable de ces journées passées sans penser à son homme qui la chérit et l’aime tant.
Elle aimerait savoir ce qui ne va pas chez elle. Elle a un homme qui l’aime, l’adule, lui offre tout ce dont elle a besoin et se plie à ses exigences. Et voila qu’un homme malpoli et provocateur arrive dans sa vie et balaie toutes ses certitudes. Maudis Mali !! Avec sa facilité et son détachement, il a même réussi à se faire inviter à déjeuner par la jolie Lili ! Jamais elle n’avait rien payé à un homme, et jamais elle n’avait eu le sentiment d’avoir peur de perdre quelqu’un si elle ne le faisait pas. Elle ne concevait pas qu’un homme puisse être autre chose qu’au service intégral de sa dulcinée. Alors, la confiance grandissant, elle a accepté un Jeudi soir d’aller boire un verre avec lui après le travail. Les abdos regonflés par les tranches de rigolades en série, il lui propose innocemment de passer chez lui, pour lui montrer les dernières photos de son voyage en Inde. Il l’a prise de court en lui disant qu’il ne fallait pas qu’elle se fasse de films, qu’elle ne se ferait pas rembourser le resto en nature. Riante, et inconsciemment vexée, elle monte alors les 5 étages à pied, sans sentir son mal de cuisses. Sur le canapé de Mali, ils regardent les photos, un verre de rhum à la main. Il la fait rire et alterne un regard pénétrant dans son œil droit, ponctués d’allers retours vers sa bouche. Son charme s’opère de plus en plus. Elle enchaîne les verres, comme pour atteindre cet état où elle pourra mettre son craquage sur le dos de l’alcool. La température monte, les mains commencent à se trouver. Mali remonte la sienne doucement, de l’intérieur de sa cuisse jusqu’à son entrejambes, où il voit qu’une fournaise est en marche. Il s’approche alors de son cou, qu’elle lui présente volontiers…. remonte, elle commence à frémir… Il cherche alors sa bouche pour l’embrasser, elle goûte subrepticement au fruit défendu, puis elle recule, se braque, penaude. Elle lui explique alors qu’elle est avec Crouton, qu’elle l’apprécie mais qu’elle préfère vraiment rester amis. Mali reste de marbre, toujours sûr de lui. De toutes manières, il connaît cette chanson, si classique qu’elle lui semble être un hymne appris par toutes les femmes adultères en devenir.
Le soir, blottie dans son lit, après avoir répondu une fois de plus à l’interrogatoire de Crouton qui décidément ne comprend pas ces nocturnes imprévues, elle pleure silencieusement. Elle est amoureuse, mais est trop attachée à ce qu’elle a bâti pour tromper son mec. En revanche, elle ne ressent aucune culpabilité, puisqu’elle n’a pas craqué. Voici 8 semaines qu’elle divague et est quasi-esclave des émotions générées par l’habile thaïlandais, 8 semaines qu’elle dévoile les failles dans son couple, comme autant de perches lancées pour l’abordage, 8 semaines qu’elle se venge inconsciemment sur son homme de tellement l’aimer qu’elle ne peut aller jusqu’au bout, de peur de lui faire de la peine. Alors elle se dit que la souffrance est un moindre mal que la peine, et qu’il l’a bien mérité après tout. Elle qui s’est laissée toucher le sexe à travers un pantalon par un autre homme, après 7 ans de couple ne ressent aucun sentiment adultérin. Sept ans de couple, dont 4 de dérive, une aventure intitulée fluctuat nec mergitur si le blagueur de la machine à café n’avait décidé de tirer à boulet rouge sur la bateau qui tangue, arborant tête de mort sur pavillon noir.
Alors blottie dans le chaud de sa couette, et glacée par la peur de perdre, elle envoie un texto discrètement à Mali, pour le flatter, le rassurer, se rassurer, pour le garder, car il est son espérance, sa porte de sortie potentielle si son monde devenait trop sombre. Un texto que Crouton l’entend composer, lui qui ne trouve toujours pas le sommeil à 4h32, sentant alors les larmes chaudes couler sans bruit, le long de son visage.
J’aime beaucoup vos textes sur la séduction. Celui ci est très agréable à lire, et c’est un cas tres tres courant dans la seduction.
“Les femmes sont comme des singes, elles ne lachent pas une branche avant d’en avoir attraper une autre”
Mali ne serait il pas Francois Hollande? Heureusement que l’Om n’a pas perdu au parc…Au dela de ce très joli texte,ce qui le rend universel,c’est que la vie peut faire de nous tour a tour soit des croutons,soit des Mali…
Chapeau L’artiste et mes amitiès a Lachoze…
lu…
Je passais par là … Pas mal. Même si le texto en pleine nuit, c’est limite too much quand même… Il va lui arriver des bricoles, à Lili.
Un mot général:
J’ai pas bien compris l’idée des déclassés…
Re-classés vous voulez dire ?
Voire sur-classés éventuellement … C’est juste pour jouer sur les mots, un détail. Et histoire de situer un peu aussi.
Je repasserai.
A+
@Tock: Bienvenue, voici la définition du concept à nos yeux: http://www.pasdeschiffons.com/annex…
On est actuellement ds la deuxième partie du blog (de Septembre à Décembre) pendant laquelle de nombreux textes vont venir appronfondir ce concept.
@deep: exactement….. et des fois tu peux être les deux simultanément…
Oui, oui…j’avais lu. Vite.
Du coup j’ai relu … L’idée de se poser la question de savoir qui on est, est à mon avis parfaitement salutaire et positive.
Après, je ne faisais que jouer sur les mots: si vous avez décider d’assumer une volonté de vous “re-élever”, c’est du sur-classement. Pas très important…Ce sont les arguments qui comptent. Je repasserai les lire donc.
“Désolée pour ce soir, je suis plus vraiment où j’en suis actuellement. Bisous. Lili”
Tel fût le texto envoyé à Mali, alors que Crouton (séchant tant bien que mal ses larmes) harponne Lili par un hargneux « A qui tu écris ce texto, hein ? Dis-moi !». Lili, prenant l’air ébahi d’une princesse à qui on vient de manquer de respect, répond du tac-au-tac : « A une copine de la piscine municipale…tu sais, Carole. Son mec, ce salaud irrespectueux, l’a larguée du jour au lendemain. Je l’ai réconforté par un petit texto, vu qu’elle n’a plus de forfait ». Crouton est convaincu sur le champ par les explications de sa Lili adorée, et s’endort presque aussitôt, mais sans pouvoir totalement dissiper de son esprit ce léger malaise d’avoir (une fois de plus) douter de l’Amour Infini de sa Princesse. Celle-ci attend assez naïvement une éventuelle réponse par texto de Mali, réponse qui ne viendra jamais (« Grrrr le salaud ! » se dit-elle).
Les jours passent, et bientôt lili s’absente de plus en plus du domicile conjugal. Officiellement elle reste vraiment très tard au boulot, ou bien sort « entre copines » pour se détendre. A vrai dire notre pauvre Crouton ne présente plus aucun attrait pour Lili, mais il ne le sait pas encore. De plus quand il est avec elle, elle lui rend la vie vraiment infernale, lui faisant des scènes pas possibles pour des broutilles (dont elle se foutait royalement au début de leur relation). Elle cherche en fait la rupture par « abdication du conjoint » : comme ça son honneur sera sauf, elle aura juste besoin de demander au moment opportun un « break, histoire de faire le point sur sa vie car les choses évoluent trop rapidement pour elle».
Nous sommes vendredi, et ce « break temporaire» vient de débuter. Crouton se laisse aller, seul, chez lui. Il ne fait pas de sport, n’a pas de passions hormis le foot à la télé…du coup il se goinfre. Mal rasé, les cheveux gras et affalé devant la télé avec un morceau de pizza froide à la main, Crouton ressasse sans cesse ce qu’il considère être comme la faillite de sa vie : sa rupture quasi-inéluctable avec Lili. Pourtant il en est convaincu, Lili est le diamant de son existence, la Princesse Merveilleuse de son quotidien. Peut-être n’en a t il pas fait assez ? Et si elle avait *vraiment* besoin de s’isoler pour réfléchir à leur couple et à la transcendance de l’existence humaine ? Tout est désormais évident pour lui : il va faire encore plus d’efforts pour son couple, et va bientôt recontacter Lili : il pense lui envoyer un texto au ton sympa et détendu, histoire de reprendre contact (mais sans trop vouloir s’imposer, car il respecte profondément le choix de Lili).
Ce samedi après-midi, Lili fait du tandem avec Mali dans les rues de Paris. Pour cette randonnée cycliste, ce dernier a tout planifié à l’avance (le pique-nique bucolique, le trajet en tandem, sa durée, l’arrêt final au Pont des Arts sur fond de soleil couchant, les caresses innocentes puis de plus en plus appuyées, le regard profond et ce léger silence juste avant le baiser langoureux)….mais Mali reste volontairement mystérieux et distille les infos au compte-gouttes, transformant ce trajet à vélo en un mystérieux parcours initiatique. Lili est ravie, elle qui avait pour habitude d’imposer ses conditions avec Crouton. Elle suit aveuglément les règles du jeu imposées par Mali ; de toute façon, c’est lui qui prend les initiatives et il ne donne aucune alternative. Elle sait aussi que Mali a un emploi du temps surchargé : entre son boulot, ses séances de kick-boxing, ses cours de théâtre, ses répétitions à la chorale, son travail de bénévole à la croix-rouge, sa famille et tous ses ami(e)s…le temps qu’il consacre à Lili est vraiment précieux ! Du coup elle fait tout pour être avec lui, quitte à annuler ses soirées « Hagen dazs & Prison Break » entre copines.
Lili est de toute évidence séduite mais parfois, bizarrement, elle a ce besoin incoercible de poser des questions très connes à Mali, du genre : « Tu trouves pas que j’ai grossi depuis hier ?» Mali a cette déroutante faculté de prendre ces questions idiotes avec une indifférence et une légèreté éhontée : « Oui en effet, et c’est pour ça que des enfants se sont moqués de toi en te jetant des pierres tout à l’heure ! ». Sourire. Clin d’oeil. L’attitude de Mali a le don d’énerver Lili mais, paradoxalement, elle se sent comme attirée, comme « connectée »…Ce samedi soir, alors que Crouton s’enfile goulûment une quatrième bière tiède devant la rediff nocturne de Koh-Lanta, Lili est à son quatrième orgasme. Le lendemain matin, entre sa tartine beurrée et son bol de Nesquik, elle aura une petite pensée pour l’Homme de sa vie, Crouton. Elle l’aime encore d’un amour absolu, platonique, elle sait qu’elle a vécu de grandes choses avec lui mais elle sait aussi que la vie parfois réserve des surprises et qu’il faut savoir prendre des bifurcations le long du sentier sinueux des relations sentimentales bien compliquées. Avec Mali, elle a des sentiments mais c’est différent : c’est plutôt les montagnes russes, les papillons dans le ventre (et accessoirement les orgasmes multiples).
Nous sommes désormais mardi matin, et Crouton s’apprête à envoyer fébrilement son texto à Lili : « ça te dit un ciné cette semaine ? Tu choisiras le film, dis-moi si t’es OK, SVP. Je t’aime d’un amour infini que seul peut obscurcir l’ombre de Cupidon. Bisous. Crouton ». Oui mais voilà, Lili ne recevra pas ce texto, vu qu’elle a bousillé son portable en le lançant de toutes ses forces contre le mur de sa chambre à Roubaix. Depuis Lundi, elle s’est en effet réfugiée chez ses parents (retraités de la SNCF) juste après que Mali l’ai quittée pour sa copine de la piscine municipale, la fameuse Carole. Lili contactera plus tard ses autres copines pour fixer une soirée « Nutella & Sex and the City». Quant à Crouton, il attend toujours une réponse à son texto.
Fin
Enorme GG!! Excellente suite ahaha! Je savais que certains visiteurs maitrisaient bien ce jeu, ces interactions… Maintenant j’ai la pression pour la suite du feuilleton
mortel GG… je sens que tu va kiffer la suite! le parasite va en surprendre plus d’un…
Du beau boulot tout ça.
Tite digression par rapport à ce texte: excellents les papiers sur la femme, les RH etc…Excellents. Pas d’accord avec tout, mais je vais garder deux trois de vos idées dans ma tite tête mine de rien !!!
Merci Tock, ca fait vraiment plaisir…
On essaye de faire du zoom dégrossissant, en partant des petites histoires d’amour pour remonter à la psychologie pour encore remonter à la place de la femme et son role dans le capitalisme moderne. On va continuer à dégrossir dans les prochains textes, tout en alternant les textes plus concrets (comme celui la) y’a que comme ca que l’analyse peut etre globale et vivante, et comme ca que le message final passera…
PS: Et merci JR aussi! =)
Et en fait…vous (parasite, lashoz…) êtes qui ?
Lol, c’est une question qui ne demande pas de réponse…Une question commeça en suspend…
Je verrais bien à l’usage.
C’est que Emmanuel Petit et la lutte des déclassés, j’ai du mal à faire le lien. Mais pourquoi pas…Curieux.
Euh si quand même … si je peux me permettre, en gros la comme ça à vue de nez, vous avez quel age ?
Hello,
C’est pas très important qui on est, seules les idées comptent
Emmanuel Petit, c’est comme Luchini, c’est des mecs qui existaient et sont nés dans une certaine classe sociale, vivent aujourd’hui dans une autre sphère, et ont gardé la grille de lecture de leur ancienne classe sociale. D’où un cynisme et une vision du monde plus pertinente que la plupart des autres gens. A la différence d’un Jamel Debbouze ou d’une Diam’s, qui ont vécu dans deux classes distinctes mais ne retiennent que les codes et les usages de leur classe d’adoption, n’apportant rien d’autre qu’un modele d’assimilation aussi inintéressant qu’inutile (surtout quand ils utilisent leur origine sociale qu’ils ont foncièrement abandonnée pour plaire à leur classe d’adoption et servir leur seul vrai objectif, l’objectif mercantile. Un objectif que leur concède une société de consommation soucieuse de créer des faux modèles d’élévation sociale pour maintenir endormie les potentielles masses turbulentes qui sommeillent un peu partout en France.. bref on en reparlera)
Peut-être est-ce qu’il n’y a rien à retenir de leur classe d’origine …(à djamel et diam’s).
Ou plus précisement, peut-être que les soirée soirée VIP de canal n’ont pas vraiment de différences en terme de normes par rapport à celles de la dalle d’Argenteuil: le fric avant tout.
Nan je ne vois pas en quoi Djamel trahit quoique ce soit. Il fait dans la continuité de ce qu’il sait faire…
Il y a un autre exemple aussi : Rachida Dati…
Ou le complexe de l’angoisse de n’être pas à sa place. Ou de la difficulté d’être une parvenue aussi…
rien à retenir? Une classe de sincérité contre une classe d’apparence; va savoir laquelle est la plus authentique des deux..
Hum…la réponse à ta question est dans le postulat.
Je ne peux pas répondre.