La meilleure des polices

Pour maintenir des aspirations révolutionnaires, rebelles ou contestataires, les gouvernements d’avant Mai 81 réprimaient férocement les dissidents, les faisaient tabasser ou abattre, essayaient d’éteindre les foyers de rébellion, souvent en s’attaquant aux communistes d’ailleurs. Mais après 1981, une fois la société de consommation de masse bien en place, les ménages ont commencé à s’équiper, à progressivement vivre pour avoir accès à cette reconnaissance sociale qu’est la capacité de consommer.

C’est ainsi qu’on est passé de répressions outrancière à l’inverse, une apparente liberté essentiellement véhiculée par la pseudo liberté de ton des médias. Une liberté de ton qui se limite en fait au droit de parler de sodomie et de fellation 29 fois par jour. Le discours dangereux car argumenté et subversif, sera alors abandonné aux bons soldats du système que sont les Karl Zéro et autre Ardisson. Magnifique stratégie que de distribuer sous forme de divertissement ce fameux sentiment de subversion qui permet aux gens de se croire dans une démocratie toujours remise en question et qui annihile par là même tout besoin humain de se battre pour ses idées. Mais la plus efficace des répressions est devenue plus subtile. C’est celle des petites appartenances matérielles, qui, grâce à l’individualisme et la conclusion de 3 mariages sur 4 en divorce dans les 7 ans, représentent aujourd’hui à peu près toute l’existence de la plupart des individus. Une vie individualisée qui nous incite pour garder le moral à meubler notre vie d’activités et de possessions pas toujours utiles. Plein de petites dépendances auxquelles on tient, puisqu’elles nous rendent plus heureux (concept même de l’espérance). Et plus on tient à ces petits rien, plus on a peur du changement et de bousculer ce fragile équilibre confortable et idéalisé à tort sous l’influence des média. Alors l’attachement à sa télévision et à ses séries du vendredi soir, l’attachement à ce travail merdique qui permet de se payer un cours de gym suédoise le mardi soir, et de jouer au PMU le Jeudi nous empêche de trop vouloir contester, de la même manière qu’ils nous empêche de quitter sa ville même quand elle nous excède, par peur de perte de confort, crainte du risque excessive.

Or la crainte, c’est précisément ce que cherchent à générer ceux qui tiennent le pouvoir. Hier par des coups de bâtons et des exécutions sommaires (comme aujourd’hui en Chine, qu’on se permet en bons moralisateurs de critiquer), aujourd’hui sans rien faire, en faisant croire à la liberté alors qu’il ne s’agit que d’une liberté de consommer. En attendant, cela créé des économies puisque l’armée n’a plus à réprimer quoique ce soit, que la police n’est désormais occupée qu’à mettre des PV pour excès de vitesse, des économies qui ne se voient pas au bilan du budget de l’Etat, mais qui bénéficient sans doute à ceux là mêmes qui ont créé ce tour de passe-passe admirable. Ces petites appartenances, c’est la meilleure des polices. Quand un rappeur réalise cela, et le met en forme avec une maîtrise du verbe et du phrasé inouïe, ca n’inspire que respect et éloges. La rumeur (et ce texte d’Hamé) est de ces groupes survivant du vrai rap, celui qui met la forme au service du fond. Ce rap qu’on croyait mort avec le départ de Fabe.

  • - La meilleure des polices, Hamé, La Rumeur “Du coeur à l’outrage”, 2007, La Rumeur Records
  • La meilleure des polices, c’est tout ce que tu bectes pour garder le goût de moisir à crédit dans un putain de trou. (Hamé)

    3 Responses to “La meilleure des polices”


    1. 1 Koo oct 11th, 2007 at 9:39

      Excellente analyse.
      Ça me fait penser à un livre visionnaire écrit en 1932 que j’ai lu au moins 100000 fois :
      “Le Meilleur Des Mondes”, qui décrit ce que serait la dictature parfaite: “une dictature qui aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s’évader. Un système d’esclavage où, grâce la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l’amour de leur servitude…”

    2. 2 parasite oct 11th, 2007 at 11:29

      Exactement. C’est fort bien résumer l’entourloupe de la société moderne.

    3. 3 Sheryo nov 12th, 2007 at 12:30

      Très bon article. Les 3 albums de La Rumeur sont de véritables pamphlets, des lyrics vrai, crues sur des instrus très lourds. Le Rap, le vrai.
      Je vous encourage à soutenir la Rumeur qui encourt toujours des sanctions judiciaires à cause d’un texte d’Hamé retraçant les violences policières en France (auteur de La Meilleure des Polices). Allez les voir en concert, ils tournent dans toute la France. Hamé dit d’ailleurs ce texte a capella sur scène, ça fait vraiment quelque chose…
      http://www.la-rumeur.com
      Si vous avez un disque à acheter dans l’année, ce devra être “Du coeur à l’outrage”. Tous les autres étant “consommables” gratuitement sur Internet.

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