On est tous des pigeons.

Tous des pigeons!

Début Avril. Arrêté une semaine pour une entorse bénigne, je remercie la féminisation de la société. Je pense aussi à mon père, à ce qu’il a dû faire… je pense à tous ces artisans qui n’ont aucune protection sociale car ils ne déclarent rien de peur de ne plus pouvoir nourrir leur famille, et qui doivent aller se casser le dos à faire un travail bien plus inhumain que le mien dans un état bien plus déplorable que le mien. Salarié du tertiaire dans la nouvelle économie, le paradis si tu mets des œillères et que tu refoules ta culpabilité.

Semaine dans Paris, à l’air libre, comme la pub pour le poulet à la télé. L’air libre à paris, c’est un tunnel de métro, et un jardin dans un quartier riche. On va là où le rêve se trouve. C’est le début du printemps, les filles moches aux gros seins se dénudent outrageusement la poitrine, comme pour se venger de leur anonymat qui a duré 6 mois. Elles veulent récupérer leur quota de regards, et remonter une estime qui a touché le sol. Les bonnasses s’arment d’outils différenciant, car elles savent que leur tenue légère les expose plus à la réalité de leur corps. Alors c’est lunettes Dolce & Gabbana, ceinture à strass, couleurs vives et chaussures assorties.

De mon sémaphore j’observe, comme à la fontaine du Washington square Park de New-York, le va-et-vient permanent. Les filles à l’allure rapide, seules, iPod sur les oreilles, qui trouvent une chaise, la traînent par terre à cause de leur sac énorme dans l’autre main, puis s’assoient, concentrées sur leur sujet… un livre sur l’art Victorien ou la déco d’intérieur, un Glamour pour les moins calculatrices. Puis vient la 4ème minute, celle du tour d’horizon. Regard circulaire autour du bassin d’eau, pour jauger les forces en présence. Beaucoup de mamies, deux homos qui se draguent dans leur t-shirt moulant orange fluo, des mères seules et sexy, et un ou deux galérien, dont moi, venu observer ou chasser, selon l’humeur du moment. Revigorées par un coup d’œil, elle ferme son visage, énorgueillée par la validation, et replonge gentiment et scrupuleusement dans son livre…. dont elle ne tournera pas la moindre page en 20mn. Elle effectuera une vérification des regards toutes les deux minutes environ, puis lancera à son tour des signaux, avec des regards un peu plus insistants sur qui veut bien la regarder, à mesure que le temps passe. Attendant la réaction, elle passera sa main dans les cheveux, gesticulera. Elle est désormais en situation d’attente, et n’aime pas ca. La fille déteste quand elle n’a pas le contrôle. Sans approche dans les deux minutes, elle s’en va, range délicatement son livre dans un sac qui pourrait contenir un rayon de la BNF, et se lève doucement, en marchant à une allure de sénateur. Ca, c’est le signal de la dernière chance. Marcher lentement pour minimiser la gêne pré-approche de l’homme. L’accoster maintenant, l’air supérieur, se poser en sauveur de sa journée, ou la laisser partir, l’afflux permanent de chair fraiche ne laissant pas de temps pour les regrets. Passée la porte du parc, elle reprendra son allure vive et hautaine, regardant tout droit à travers ses lunettes fumées qui parcourent le tiers de son visage.

Alors je marche, je me surprend une fois encore à vouloir systématiquement accoster les filles qui me méprisent le plus ouvertement, qui me télégraphient le fameux « espèce de serpillière, tu t’es perdu dans mon quartier ? ne m’aborde même pas ou tu vas subir les affres de mon bouclier anti-blaireaux ». Envie de tester mes super-pouvoirs, résurgence d’un vieux complexe d’infériorité sociale.. « baiser la bourgeoise pour baiser la bourgeoisie »… ou plaisir masochiste que sais-je après tout… Moi aussi j’ai sorti les lunettes à 130$, je travaille mon allure, régulière, sûr de moi, garant pour les mesdames d’une bonne habilité à aller chasser le gibier pour le ramener à la grotte. L’évolution darwinienne est immensément plus lente que l’évolution sociale. Deux, trois, cinq filles me regardent avec insistance pendant mon parcours, voire me sourient, mais rien à faire, plus c’est facile moins ça m’intéresse. Alors je rationalise, m’enfuis dans une douteuse prospective, pour ignorer que leur intérêt me ramène certainement à ce que je suis vraiment, à ma propre médiocrité… « des bonniches de gauche, fascinées par le côté rebelle, émoustillées pour choquer papa.. mais une fois serrées, scotchées à leur portable pour t’appeler toutes les deux minutes en disant « T OU ?? », organisant des soirées avec toi pour moisir devant combien ça coûte ou sans aucun doute, refusant de sucer… t’appelant ‘mon chéri’ et t’embrassant avec la langue dans un bus bondé » bref, un de ces jours ou seul l’impossible m’excite.. et l’impossible c’est la pouffiasse bourgeoise de droite.

Alors je m’assois sur un banc, joue avec un bébé avant qu’il ne devienne adulte, et regarde les pigeons. Ce bal incessant du début du printemps… le roucoulement du mâle à l’approche de la femelle, cette dernière qui s’enfuit, l’excité qui la pourchasse, faisant fuir l’autre à mesure qu’il insiste. Un concurrent, des coups de becs, le plus faible change de route, à la recherche de miettes de pain perdues parmi le sable. Alors je prend mon crayon et note sur une page de mon livre : « on est ptet pas des chiffons, mais on est tous des geonpav ».

4 comments

  1. la fin fait un gros boom!
    C’est drolement bien mené et drolement bien écrit!
    Merci!

  2. J’aime bien le mélange de ce texte plus narratif avec les autres billets qui tiennent plus de l’analyse! Ca aère un peu et on comprend encore mieux le pourquoi de vos idées! continuez!

  3. Je me demande si une « pouffiasse bourgeoise » dont le mari est de droite, pourrait convenir ? ( pour les lecteurs non avertis, je plaisante)

  4. Ah ah, ça me fait penser à une anecdote que ma mère m’avait raconté une fois, qui résume à peu près cet article.

    Elle était dans un bus. Comme elle entendait deux hommes kabyles qui causaient, elle s’est rapproché d’eux et a entamé la conversation.

    Dans un coin de l’oeil elle avait remarqué un étrange manège d’une femme en face d’eux, qui n’arrêtait pas de se trémousser et de souffler.

    A un moment la nana finit par s’approcher et explose littéralement devant l’un des deux types : « Mais vous avez pas fini de me dévisager comme ça? Vous voulez peut-être que j’enlève le haut? ».

    A côté de ma mère, l’homme la « toise » deux secondes et lui répond en baissant ses lunettes : « Qu’est-ce qui vous fait dire que je vous regarde, vous ferez mieux, vous d’arrêter de me regarder. ». Il était aveugle.

    Ma mère était morte de rire.

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