Souvenir de gosse, part 2: Premier contact avec la bourgeoisie

Au collège, mon meilleur pote s’appelait Clément-Charles. Il était avec moi à l’école primaire, mais vu que j’étais proche de ceux qui lui frappait violemment l’arrière de son crâne à chaque fois qu’il nous croisait, il avait dû inconsciemment m’identifier comme élément hostile. En 6ème cependant, on avait en commun d’être les deux seuls survivants de notre école primaire (les autres ayant été affecté dans le lycée pailleron, le même qui avait brulé intégralement quelques années avant). Forts de ce point commun, on a commencé à s’apprécier.

C’était l’amitié des découvertes. Découvertes des filles, avant je ne pensais pas à quoi elles pouvaient servir à part à jouer les précieuses, découverte de la musique, puisqu’il m’a fait découvrir les Red Hot, Jimi Hendrix, Rage against the Machine, Nirvana, et tous ces groupes de junkies qui avaient le mérite d’affermir mon oreille musicale et de contraster avec le rap qu’écoutait mon frère H24. Evidemment, je ne savais pas que j’étais en train de me construire une culture musicale plus riche que 90% des « rappeurs ». Dans la série des premières, il y a eu ma première invitation à aller chez un ami (mes potes de primaire vivant dans des squats ou des cités où ils étouffaient a 10 enfants), première invitation à un anniversaire, et puis avant tout, mon premier vrai contact avec la bourgeoisie : la famille de Clément-Charles.

J’ai des souvenirs précis de ce jour là :

  • J’étais extrêmement gêné
  • Je remerciais plus que de raison, comme si le fait de me laisser entrer était un honneur que je ne méritais pas forcément
  • J’étais affreusement mielleux, ce qui contrastait avec la réalité qu’ils voyaient par leur fenêtre depuis des années, à savoir ma nature de racaille.
  • Son père (un bon vieux francais avec une moustache et un bérêt, du genre qu’on voit dans le cortège du FN pour la fete de jeanne d’arc, des fusils dans l’entrée pour chasser, etc…) me regardait de haut avec une méfiance incroyable, une attitude dont je me souviens encore tant elle m’a foudroyée. Il y avait derrière une politesse de facade, une évidente déception à l’égard de cette fréquentation de son fils, et, plus sournoisement, une haine palpable, qui devait remonter à sa propre enfance. Je suis resté ami avec ce type pendant 5 ans, et pendant 5 ans j’aurais eu droit à ce même regard méprisant de la part de son père.
  • Sa mère parlait ouvertement de sexe, ne fermait pas le son à la télé quand il y avait des gros mots, avouait avoir fumé des joints plus jeunes, se pavanait en bikini sur le balcon de leur F4 HLM (c’est à ce moment que j’ai d’ailleurs dit à mon père d’arrêter d’espérer pour notre dossier), bref, représentait tout l’inverse de ma mère et confirmait tout ce que la télé me montrait. Evidemment, en tant qu’ado, ca a été un gros chamboulement intérieur, étant évidemment beaucoup plus convaincu par ce modèle de laisser aller prôné par la télévision que par mon modèle familial, tellement pas drole pour un gosse de 12 ans.

Un jour, il m’a proposé d’aller en week end en Normandie chez ses grand parents. Hônnetement, je n’avais jamais été invité nulle part avant. A deux trois boum tout au plus, où ma timidité m’empêchait de draguer les filles dont j’étais secrètement amoureux. J’ai cependant réussi à avoir deux amourettes de jeunesses, mais les deux avaient un point commun : elles m’avaient sauté dessus. Ca m’a permis d’apprendre ma lecon numéro 1 : jouer les rebelles (ou mieux, en etre un) et avoir de l’humour (j’ai toujours eu une productivité de blagues et vannes assez conséquente) est un cocktail qui attirait les femmes. Invitation solennelle en Normandie, donc. La Normandie, dans mon inconscient de gosse pauvre, c’était un peu New York. Je me rappellerai toujours de ce jour de CE1, bizarrement limpide dans ma mémoire. C’était à la veille des vacances de Pâques. La maîtresse nous demande « Où allez vous partir en vacances cet été ? », et elle de passer en revue les élèves un par un. Le premier intérrogé était un certain Jérome L, pas crésus mais pas comme nous. Sa réponse était simple « Je vais en Normandie ». Le mec à coté de lui était Hakim K, un mec extrêmement pauvre qui avait un sourire bêta inscrit en permanence sur son visage, il répondit bêtement « En Normandie ». Coïncidence ? La tournée continue, avec Youssoufou : « En normandie ». Amine, « En Normandie », Sarah « En Normandie », etc etc… jusqu’à moi. A ce moment, dans ma tête il y a eu ce qui a dû certainement se produire dans celle des 14 élèves avant moi, à savoir « mais moi je suis jamais parti en vacances de ma vie !! pourquoi elle me demande ca la maitresse !! Si je dis la Normandie ca va faire un peu gros donc vaut mieux trouver une autre région mais j’en connais aucune a part nouillorque… mais peut etre que… ‘NORMANDIE’ » ayé c’était sorti de ma bouche, avec le regard du menteur qui sonde le regard de l’autre pour évaluer à quel point son mensonge a été décrypté. La maitresse était amusée mais n’a évidemment pas relevé et expliqué cette flagrante situation de misère sociale et de complexe intégral du colonisé. Il était donc l’heure d’aller en Normandie, de voir ses buildings, ses endroits de fêtes comme on l’imaginait. Après deux heures de voitures, je me suis rendu compte que la normandie, c’est un peu le parc des Buttes Chaumont en plus grand. J’étais blasé. En plus, j’ai vite réalisé que la famille dans la bourgeoisie, c’était pesant et omniprésent (et contrairement à nos familles, c’était pas du tout naturel et ca ne savait pas recevoir). C’est tout plein d’attentions surfaites, tout plein de clichés, et j’ai surtout découvert ce que c’est d’être considéré comme un bon sauvage. « Et ton copain, il mange du porc ? ». Non, évidemment son « copain » est un imbécile inculte qui n’est pas en mesure de répondre oui ou non à une question fermée. Son copain est cet animal méprisable, douce curiosité issu d’une tribu qui créé des ornements dont on décorerait bien nos appartements, mais qui sont forcément inférieurs et méprisables puisqu’on leur a pillé leur pays avec leur consentement. Les décorations de statuettes africaines, les posters Banania, les chapeau de pailles à côté des empalements, ce voyage a creusé un énorme trou à l’intérieur de moi, instantanément. Un trou que les remarques assassines, que les « et ses parents, ils travaillent ? », les « bah ! il boit pas d’alcool ? Ah oui, c’est la religion » ont fait remplir d’acidité… Une acidité qui n’est pas complètement partie, 15 ans après.

Pas complètement partie parce que, même avec ma sagesse d’animal social bien dressé, je n’arrive pas à encaisser tous les coups. Je n’arrive pas à encaisser quand je dis « Merci docteur, j’espère que ca ira mieux la prochaine fois » et qu’on me répond « Inch’allah… c’est comme ca qu’on dit chez vous non ? ».. Je ne peux pas encaisser quand je vois que les regards du père de Clément Charles sont les mêmes regards de tous les directeurs de machin qui travaillent dans mon groupe de communication, les mêmes regards des parents de 80% de mes amis, de 95% des parents de mes copines, les mêmes regards de 85% des gens dans le métro le jour où je veux me sentir bien le week-end avec ma casquette, ma capuche et mon casque de baladeur… Les mêmes regards quand les flics m’arrêtent et me mettent des amendes, le sourire en coin. Le même regard de tous ces blaireaux de bourgeois d’ESC que j’ai supporté pendant trois ans. Le même regard depuis, malgré les emplois que j’ai créés, les activités que j’ai développées, l’argent que j’ai fait rentrer dans les boites qui m’ont embauchées, malgré la reconnaissance unanime par le marché de mes compétences… La puissance de l’apparence, personne ne peut s’en défaire.

La puissance de l’apparence, le jugement sur l’apparence, soit cette capacité à toujours nous faire sentir comme si on était de trop, comme si on était inférieur. Dieu merci, ca ne prend plus sur moi depuis que j’ai conscience de valoir mieux que 98% d’entre eux, mais pour un qui y voit clair, combien se laissent aveugler ? Combien sont maintenus dans une situation d’infériorité qu’ils n’ont pas demandé ? Combien se sentent écrasé ? Ce qui donnera des enfants frustrés et complexés par cette situation figée et immuable en apparence… une situation qu’ils ne penseront donc pas possible de renverser à la régulière, et seront donc tentés de la renverser par la force (après tout une agression n’est jamais « gratuite », c’est toujours un rééquilibrage foireux d’un sentiment d’infériorité). Je le dis car chez moi, la limite est encore fine… presque personne dans mon entourage ne peut s’en douter, vu la « réussite » aux yeux des gens… Mais les cicatrices ne referment pas facilement, et ce n’est pas avec quelques billets de banque qu’on peut effacer une mémoire blessée. Je vis heureux et épanoui, mais chaque rappel de ce rapport de domination inconscient fait rapprocher la douce limite, cette frontière subtile entre la rage à mettre dans le travail et dans la recherche du bonheur, et la rage tout court… En espérant ne jamais flirter avec le rouge plus de quelques minutes, ce qui m’a pour l’instant toujours sauvé.

La puissance de l’apparence. La puissance de l’apparence, ca génère un autre phénomène absolument ignoble chez les enfants d’immigrés : c’est la sucerie dyssimétrique, soit ce mépris d’avance qui précède un lêchage exagéré quand la personne s’est rendue compte de votre position sociale. On en parle la prochaine fois…. « Inch’allah » comme on dit chez moi….

8 Responses to “Souvenir de gosse, part 2: Premier contact avec la bourgeoisie”


  1. 1 Julia juin 25th, 2007 at 17:23

    Très bien dit et résumé! Mais je pense aussi que la “puissance de l’apparence” peut malheureusement s’appliquer à des gens qui ont l’air de “bons franchouillards”… Je suis “blanche”, j’ai l’air de descendre d’une “pure” lignée de français… et pourtant! Ce n’est pas du tout ce que je suis! Mais combien de fois me suis-je fait “embêter” dans la rue, le métro, le bus, à cause de cette “apparence”… Je crois que c’est malheureusement à double sens et que la seule chose que l’on puisse faire pour espérer changer un peu les choses, c’est de ne pas adhérer (du mieux que l’on peut) à cette “puissance” de l’apparence! Je n’ai jamais jugé quelqu’un sur son apparence et malgré tout ce qui m’est arrivé, je ne le ferai pas plus à l’avenir!
    Et, en passant, excellent blog, continuez, c’est très agréable de vous lire!

  2. 2 zahra juin 25th, 2007 at 22:07

    J’aime bcp ce blog … vraiment…
    Des mots qui font écho, des résonnances, plein de résonnances, rapport à ma condition de doublement déclassée surement…
    Au plaisir de vous relire

  3. 3 oli juin 26th, 2007 at 0:02

    demain j’aurai 21 ans j’ecrit sa pour m’approprier des fideles ( dedicasse au “parasite”) qui me souhaiteront bonne anniversaire pour etre gentille
    je suis dacord sur ce que dit julia je pense quelle veut bien montrer que le racisme
    c’est pas une couleur de peau c’est un etat d’esprit
    le probleme c’est que tout les peuple se reproche des fait enterieurs les gens d’aujourd’hui de quelque couleur qu’il soit reproche a une personne d’autre couleur
    une histoire a lesquelle il a ou n’a pas participer activement a une personne d’une autre couleur qui elle meme a ou n’a pas participer activement
    le pire dans tous cette histoire c’est que comment peut t’ont juger une personne a sont apparence et directement la mettre dans une categorie juste pour sa couleur
    le racisme pour moi c’est un peu sa des gens qui sont mal informer qui se permettent de juger un individu juste par sa couleur c’est tres con et tres banale ce que j’ecrit mais sa fait un moment que sa dure et je croit que c’est pas demain la fin
    ps : si on arreter de se faire la guerre pour toute ces histoires on aurait tellement peur de se changement car au fond ce changement on le connait vraiment pas
    toute notre vie on a peur mais finalement on a tous la meme fin

  4. 4 oxmo juil 1st, 2007 at 20:28

    Les préjugés sont également sur le physique, l’âge, etc… et concernent tout à chacun, le pincipal c’est de savoir les identifier comme préjugés.

    Je conseille “Le poids des apparences” de Jean François Amadieu pour se rendre compte du phénomène

  5. 5 Lashoz juil 2nd, 2007 at 9:34

    Trés bon livre! je l’ai parcouru dernièrement chez un ami… l’idée de l’effet Pygmalion est d’une vérité déprimante. Un autre texte concernant les apparences à travers le regard du déclassé est en préparation…

    Merci pour cette référence :)

  6. 6 hayke juil 2nd, 2007 at 14:08

    J’ai bien apprécié, on sent beaucoup d’émotion qui se dégage du texte.
    L’épisode de la prof qui demande aux élèves où ils vont en vacances; me rappelles un épisode personnel, si je peux me permettre de partager moi aussi mes souvenirs ;-)
    Tous les ans les profs me demandé si mon prénom avait une signification, à chaque fois ça m’agaçait est ce qu’ils demandent à Charles Henry la signification de son prénom ?

  7. 7 Endy nov 4th, 2007 at 22:39

    J’avais pas lu cette série d’articles, c’est très bien écrit.
    Etant un blanc tout blanc, je sens bien que je suis de l’autre coté de la barrière, n’ayant jamais spécialement éveillé la méfiance (sauf lorsqu’on me considère comme un “jeune”, donc délinquant par défaut, ou que je me trimbale en rollers avec ma crosse).

    J’en suis pas fier, mais un arabe ou un noir éveilleront toujours instinctivement plus de méfiance en moi qu’un blondinet…
    J’ai l’impression que le racisme (ne moi) est quelque chose contre quoi je dois lutter quotidiennement, ainsi que les préjugés liés à l’apparence que j’ai.

    Merci de nous faire partager de si belle façon ton point de vue et ton expérience !
    J’essayerai d’y penser quand mes préjugés tenteront d’influencer mon regard sur les autres.

  8. 8 Lashoz nov 5th, 2007 at 0:24

    Salut Endy

    je t’invite a lire cette article : http://www.pasdeschiffons.com/post/…

    Merci pour ton commentaire ;)

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