Souvenirs de gosse, partie 1

Enfance

Quand j’étais petit, je croyais que le monde était comme mon école. Dans ma classe, mes meilleurs potes c’était Youssoufou, Batéfili, Abdelssamad, Chems, Hakim et Morad. On s’est tellement marré que je repense sans cesse à eux, même 20 ans après. Vu que tout le quartier était à notre image, bien avant l’époque où il a été ravagé par l’invasion bobo, on nageait dans un océan de bien être, de tolérance… A vrai dire, on ne se posait même pas la question. Il y avait quelques francais bien sûr. Mais bien loin d’eux l’idée de répéter les idées éventuellement racistes de leur parents : le tribunal de la cour statuait en référé à 10h, à 12h et à 15h, il était sans jurés, sans magistrat et sans avocats. Juste un juge (le groupe) et une sanction (le cercle, la mêlée, le passage à tabac).

Je me rappelle qu’un jour, un dénommé Polo (un fils d’immigré portugais ou italien de 3ème génération sans doute, dont les parents avaient eu le temps d’oublier d’où ils venaient) m’avait traité de « sale arabe » dans la cour. Moi, bien que nerveux et provocateur, j’étais finalement assez pascifiste par rapport aux autres. Déjà a l’époque, j’arrivais à être pote avec des gens d’horizons différents… des asiatiques (qui étaient les seuls à rester entre eux), et même des juifs et des francais. Au moment de l’insulte, toute la cour nous a encerclée. C’était l’heure du fameux « Oh l’bataaaard !!! ça m’aurait pas plu !! sanction !!! » repris en cœur par la foule en délire, désireuse de voir du pugilat. Alors j’ai suivi la foule. Premier combat, première victoire, je lui ai même cassé une dent… de laie. J’ai alors été happé par la masse, littéralement porté en triomphe et admiré…. jusqu’à ce que la cloche sonne.

C’était ca, notre quotidien. A l’époque, ma mère m’habillait chez Auchan. J’ai eu mes premières baskets de marque à 11 ans, en 5ème, des Nike en promo de chez André. 120 francs. En primaire, je faisais figure de mec classe avec mon manteau à 40 francs du marché de Place des Fêtes. A coté de moi, y’avait Seïdou et ses frères et soeur. Ils étaient 9 enfants dont 5 dans cette école primaire en même temps que moi. Sa sœur, Madjou, était dans ma classe. Ils habitaient dans un squat collé à mon immeuble. Les 5 enfants, bien que répartis sur 5 classes différentes, portaient absolument tous les mêmes vêtements. Chaussures, pull et pantalon. Je suis resté 5 ans dans cette école, je n’ai jamais eu le souvenir de les avoir vu changer de vêtement en 5 ans.

Mais on ne se posait aucune question. Bien sûr, de temps en temps j’entendais la Maîtresse donner des adresses à Madjou mais je ne comprenais rien.. ça parlait d’assistante sociale, de PMI, de planning familial… Madjou, c’était pas le genre à faire des frasques. On n’arrivait jamais à lui parler, et quand on y arrivait, elle parlait tellement bas qu’elle nous faisait flipper. De toute façon on avait du mal à l’approcher à cause de son odeur. Comme on disait, elle sentait pas la laverie. Quand je vois les femmes de ménage, les éboueurs, ces veilleurs de nuits qui vivent au foyer Robespierre, la mine triste et l’avilissement dans l’attitude, je revois Madjou. Comment veux tu t’imposer quand tous les éléments t’écrasent…

Après les cours, on allait au relais. C’était un endroit où tous les gosses du quartier allaient pour travailler, avec des « éducateurs » qui alternaient aide aux devoirs et activités, type danse, etc… J’y suis allé quelques fois, puis ma mère a vite compris que les devoirs étaient un prétexte (« héééheee… je t’itirdis d’aller avec les noirs et les voyaux !! T’as taux ce qu’élle te faut éssé !! »). J’apprenais bien plus tard que tous ces noirs qui peuplaient le relais n’étaient pas la par hasard, mais plutot pour cause de turnover. Le turnover (enfin, je l’appelle comme ca mais pour eux ca devait etre « tu dégages hein ! vLaiment je t’ai déjà dit de pas LentLer avant 19 heuLes hein!!!) c’est quand t’es un mari polygame, que tu vis dans 35 m² et que tu dois stocker les 5 enfants que tu as avec chaque femme. Sans avoir fait maths sup, j’avais déjà compris à cette époque que c’était pas possible.

Alors le soir, ma mère me prenait la main, et m’emmenait faire des courses avec elle. A Prisunic. Pour moi, aller à Prisunic, c’était mon petit bonheur de la journée. Quinze ans après, j’ai appris que pour elle aussi. On achetait pas grand-chose à Prisunic, quelques boîtes de conserves « Forza », une imitation « Banga » que j’aimais beaucoup, soit une boisson à l’eau aromatisée aux fruits exotiques, et un paquet de café. C’était bien avant que Leader Price ne s’installe, et bien avant que Monoprix ne pullule, en même temps que les bobos.

Les bobos, je les ai vu arriver. Enfin, les premières vagues. Ca a commencé par une galerie de sculpture, puis deux, puis un atelier peinture, et des expositions le Samedi matin. Nous on y allait après l’école, mais on ne comprenait défintivement rien, à part que c’était vraiment cool de manger des TUC à l’œil. Ces gens là, on les voyait dans la rue. Ils étaient jeunes, beaux, et avaient des enfants tout aussi beaux. Ils habitaient à quelques numéros de chez nous, mais on n’a jamais vu leurs enfants dans notre école (à mon grand dam, car j’avais flashé sur une Alice). Ils étaient tous à l’autre école, celle de l’autre coté des rails, là où les barres se terminent et laissent place à une petite rue charmante, devant l’église. Bien sûr, nous ne savions pas encore ce qu’était la carte scolaire, le rectorat, la corruption…

A la maison, mon père rabachait dès que l’occasion se présentait les bienfaits de l’excellence à l’école. Il nous rappelait régulièrement que s’il avait pu aller jusqu’au bout de ses études en Algérie, que s’il n’avait pas été orphelin à neuf ans et qu’il avait dû casser les pierres pour pouvoir manger (5FF par jour), il était le plus brillant de sa classe en mathématiques, et serait allé très loin. Un vrai enfant de la guerre. Je ne savais pas que la vie me conduirait à comprendre ce qu’il voulait dire, à savoir que quand tu es dans la merde jusqu’au cou, les études sont un exutoire en or, en plus d’être objectivement le seul moyen pour t’en sortir.

Je me rappelle qu’un jour, mon frère, déjà au collège, ramenait fierement un contrôle où il avait eu 20. Je me souviens très précisément du regard de dédain que mon père lui a lancé en disant « je ne veux pas des 20/20. Je veux que tu ramène des 21/20 ». C’est les petites attitudes qui forgent une éducation.

Une certaine dose de protection m’a empêché miraculeusement de sombrer dans un destin qui me tendait les bras. Si je devais résumer tout ce qui m’est arrivé ensuite, je l’expliquerais par cette époque. C’est à cette époque où ma grille de lecture s’est formée, et où j’ai réalisé que je ne voulais ni être le jeune premier qui ne fait rien avec les autres, ni être dans un groupe où chaque fait et geste n’était plus fait pour moi-même mais pour prouver ma valeur au groupe. Et la seule façon de n’appartenir à personne, c’est d’appartenir à tous. C’est à ce moment là, qui coincide grosse modo à mon entrée au collège, que j’ai eu mes premiers contacts avec la bourgeoisie. Des contacts qui allaient changer ma vie.

Suite au prochain numéro…

Parasite

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11 comments

  1. Hi,

    En primaire tu faisais deja la difference entre juif et les autres…
    Bon je dis ca pcq g personllement fait ma primaire fin des annees 80, et a l epoque, les juifs n’occupaient pas trop l’actualite (pas comme ajh…)
    Dc on faisait facilement la distinction bland, black, rebeu etc… mais juif pas tellement… (d ailleurs g compris qu il existait une telle religion qu au college…)
    Bon c pe moi qui suis un peu niais niais…;-))
    Sinon, c marrant que les bandes ce st deja forme de facon homogene en primaire… Encore une experience perso, qd gt en primaire, il y avait des bandes, mais ct plutot en relation avec les traits de caracteres… Les grosses gueules avec les grosse gueules, les « bouffons » avec « les bouffons » (sans pejoratifs, c comme ca qu on les appellait…) Il n etait d ailleurs pas rare de voir des bouffons noire ou rebeu…

  2. Hi,

    G oublie un point d’interrogation a la premiere phrase du commentaire… ca change tt le sens de la phrase (c un etonnement pas un reproche…)

  3. Parasite-pasdeschiffons

    En fait on s’en foutait complètement de qui était juif ou pas, j’en parle (au meme titre que les asiat, mais ca personne ne relèvera je pense) qu’ils avaient une propension à rester entre eux, et que malgré ca, j’aimais à pénétrer tous les groupes sociaux/ethniques ;)

    Bonne journée

  4. Parasite-pasdeschiffons

    au fait, Bonjour et merci pr ton commentaire ;)

  5. moi en primaire je jouais au foot avec une balle de tennis, je jouais à l’épervier et à action ou véritée avec les filles :) d’ailleurs la plus jolie de la classe m’avait embrassé (sur la bouche houuuu)Magalie Brasseur…. elle sentait le poulet… j’étais déçu… les billes , les images, les bastons aussi, c’etait troooop bien… le petit pont massacreur!

    ahhh ouais les berlingots de lait aussi, et les Crados!!!!

    « une imitation « Banga » » rhhoo le sale pauvre, moi chez moi on buvait du brut de pomme mon gars!! :) nous n’avons pas les mêmes valeurs lol

    « héééheee… je t’itirdis d’aller avec les noirs et les voyaux !! T’as taux ce qu’élle te faut éssé !! » mdrrr l’accent kabyle, c’est ça?

    trés bon texte, la vision enfantine de la réalité est bien retransmise, trop de souvenir… rhaaa nostalgie!!

  6. Bonjour a toi, (quoique ici c l aprem, je t ecris depuis la Malaisie…)

    Sinon, c vrai tu dis que les asiats etc… reste plus svt entre eux etc…
    Mais, justement, ds mon experience perso, en primaire les bandes etaient plutot assez bien melanges, (Black, beur, asiats, blanc etc…)
    Ce n est qu au college ( vers le 4e 3e) que g remarque, qu on commencait a se melanger moins, et dc on s’ »ethnisais » un peu plus…. D ou mon etonnement, face a ton experience…
    En fait, je pense pour ma part que ca marche ainsi (mais bon g reflechis trois minutes, g pas pris en consideration tt le fond philosophique, et dc je peux etre completement a cote des clous)
    Qd on est tt petit, on s attache tres facilement a d autres enfants issus de culture totalement different. Normal, a cet age la, la culture familiale n a pas trop le dessus sur sa personalite, et on accepte plus facilement les differences… Un musulman qui ne mange pas de porc, bon c son pb il ne mange pas de porc… Un hindou dont la mere porte une espece de poudre rouge au front, bon c sa religion, et ca donne une occasion de plus de se moquer de l’hindou en question (sans arrieres pensees, mais bon les enfants sont cons de tte facon…)… En gros, l’innocence quoi, et les bandes se font en fonction de la personalite de chacun (les grosses gueules entre eux, les bouffons entre eux etc…)
    Au college, on commence a assimiler la culture familiale, a avoir des idees politiques et religieux, etc… Des lors les bandes commence plutot a se former en fonction du commun culturel… (juifs, musulmans, asiats etc…)
    et enfin apres le lycee, on se decide d aller voir ailleurs, si on est assez ouvert… mais comme on ne veut pas abandonner nos aniciens potes, on fait alors partie de plusieurs cercles d amis… (le cercle religieux, le cercle intello a deux balles, le club des routards etc…)
    any comments?

  7. Pour la définition ethnique, je n’arrive pas à me souvenir pour ma part si je la faisais à l’époque où si elle est arrivée a posteriori, quand j’ai replongé dans mes souvenirs. Dans les premières années de primaire, je me souviens des Isaac, des Charles, des Moussa, des Malika, etc. Mais je ne sais plus de quelle façon ça rentrait en compte dans mes rapports avec eux. Je sais qu’ils étaient juif, blanc, noir, arabe (ou berbère ? :) ) et que moi j’étais blanc. Mais je serai incapable de certifier que je le formulais de façon ethnicisée, comme tel. Cela dit je me souviens bien (né en 82 donc primaire dans les 80s) qu’à la fin de ma primaire on me prenait pour un juif (mon prénom? lol) donc il y avait bien cette conscience des ethnies, autant qu’on pouvait prendre mon cousin pour un arabe par son apparence.
    En tout cas la retrospective contenue dans ce texte est très intéressante, partir de ses souvenirs et voir quelle construction les entoure, et comment on peut analyser aujourd’hui des choses complexes qui nous semblaient naturelles à l’époque.

  8. Parasite-pasdeschiffons

    Hello Shika,

    C’est marrant, je serai à Kuala Lumpur Vendredi :) )

    Pour le reste, entièrement d’accord avec toi, ce texte est d’ailleurs un mélange de vision d’adulte et de vision enfantine; donc une alternance de choses qui nous paraissaient naturelles mais que j’ai compris plus tard (différences ethniques, bobos, corruption, le role de la sévérité dans l’éducation, etc…).

    Donc je te rejoins toi et Raph sur ca: ce genre de différence ne comptait pas à l’époque, et c’est ca qui fait tant le charme de l’enfance.

    Dans le prochain texte de la série (déja écrit), il sera question de mes premiers contacts avec la bourgeoisie toujours avec ma vision de gosse qui a compris que bcp plus tard que beaucoup de choses n’étaient pas normales…

    Bonne journée/ Bonne nuit :)

    ps: Yep Briztoo, c’est l’accent kabyle. D’ailleurs j’ai vu qu’un magazine ici titre « Les Zimigris » cette semaine. Chez nous, ce serait plutot « les zémégrés » ;) )

  9. On attend là suite Parasite !

    Au passage, je tiens à remercier toute l’équipe d’avoir créer ce fabuleux blog, m’ayant permis de m’ouvrir l’esprit sur de nombreuses choses. Continuez comme ça et encore merci ;)

  10. merci xav
    ca fait plaisir

  11. Joli texte, mais aussi plein de rancoeur.

    Je ne sais pas quel âge tu as mais je te sens plutôt jeune, et plein de cette rage de vivre…

    Bravo pour ton texte et pour ce blog qui entre aujourd’hui dans mes favoris!

    La colère vaut mieux que l’aveuglement

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