
J’ai un scoop. Je ne suis rien. Un insignifiant être vivant sensible à chaque changement de température. Un amas de chair broyable sur un scooter, une masse de viande éternellement prisonnière de la gravité. J’ai la puissance d’une fourmi face à un raz de marrée, une minuscule cellule face à la grandeur des éléments qui m’entourent. Pire que ça, il suffit d’un simple microbe pour m’exterminer en quelques jours.
Nous n’avons aucun contrôle sur la postérité de nos actes… Qui dans 10 générations se souviendra des émeutes de banlieues ou de cette vulgaire bouillie de dégueulis qu’est Pascal Sevran ?
Je peux mourir demain en allant au travail, et tout ce qui m’entoure continuera à évoluer comme si rien ne c’était passé. Je ne sers à rien dans le fond. Je n’ai pas choisi de vivre et je ne peux même pas choisir de mourir car je veux vivre. Je ne connais que la vie, et je ne la comprends pas. Je ne sais pas ce qui se passera après. Le paradis, l’enfer, la résurrection, rien de rien? Il n’y a apparemment rien à comprendre dans ce monde absurde. Ou peut être qu’en fait, nous n’avons pas la capacité de comprendre. On a besoin d’une réponse qui n’existe pas ou qui nous est inaccessible, mais en attendant on est là.
Dieu est une explication partielle, une réponse qui peut être satisfaisante et suffisante mais qui cache d’autres questions. On est doté d’une capacité de réflexion évoluée et logique qui n’a pas d‘explication finale.
J’ai parfois l’impression que la vie est une grande illusion. Que tout est faux. J’ai l’impression que je n’existe pas. C’est surement de ce sentiment qu’est né mon besoin permanent de me sentir exister pour me rassurer. Je ne sais pas si c’est une maladie personnelle, mais putain ça m’obsède.
André Gide : « Je peux douter de la réalité de tout, mais pas de la réalité de mon doute »
Se sentir exister… comme c’est bizarre d’avoir besoin de le sentir pour en être sur alors que je suis matériellement bien présent, vivant, palpable, réceptif et réactif. Tous les jours je cours, chie, mange, dort, je vis mais ça ne suffit pas…
Se sentir exister, c’est tellement rare…
Je ressens la pleine puissance de ce sentiment, à travers différentes expériences et circonstances. Elles doivent sûrement varier selon les gens. Pour ma part en voici quelques exemples.
La création
Par la création je constate réellement ma production personnelle qui est unique et exprime le fond de mon âme. Elle matérialise une partie de moi devant mes yeux ou mes oreilles. Même si c’est souvent de la merde inutile comme peut l’être par exemple ce texte, ça fait toujours du bien.
L’échange
Quand je partage un peu de moi. Les discussions profondes entre amis, la communication pure et constructive, la confrontation d’idées. Quand j’analyse le monde avec des potes, et essaye naïvement de l’imaginer en mieux, j’ai l’impression de m’élever et d’avoir une portée plus longue que mon quotidien routinier. J’ai l’impression de prendre une certaine distance de conscience qui relativise mon existence et l’affirme. Ce sentiment est évidement accentué par le partage intéractif avec mes amis. Comme si on était branché sur la même onde et que nous engendrons simultanément nos propres signaux complémentaires.
Le plaisir hédoniste
Quand je suis dans un état de plaisir extrème, d’espérance satisfaite, ou de soulagement libérateur, je sens que toute ma personne, toute mes cellules, vivent, vibrent à l’unisson, et profitent de ce moment puissant et éphémère. La plénitude du bien être, complète, intense, assez longue pour en prendre conscience et l’apprécier, mais toujours trop courte pour pouvoir en être rassasié.
Dans cette vie ou je ne fais que courir[1], toujours courir, lorsque je m’arrête, je retrouve ce sentiment qui se construit ici par rapport aux autres gens pressés qui continuent à courir. Aussi dégeulasse que cela puisse paraître, j’ai toujours aimé être en vacances pendant que les autres travaillent[2]. J’ai un penchant pour la paresse, je suis une magnifique cigale refoulée. Je préférerais ne rien faire de constructif [3] se laisser vivre, rabaisser ses exigences, apprécier les choses simples, et tout faire pour le plaisir immédiat, celui des sens. Sans pour autant s’identifier à Dorian Gray, j’aime me noyer dans l’éphémère des sens, l’égocentrisme et la marginalité. Tout pour le bonheur dans le présent, et surtout pas le bonheur passé et nostalgique, ou encore moins le bonheur prochain espéré et idéalisé.
Mon mode de vie de cigale me permet de m’hypnotiser moi-même, de fouiller mon inconscient, de m’apprendre. De lire le livre de ma vie. Ecouter mes organes fonctionner et dépoussiérer les dédales sombres de mon cerveau. Trouver puis écouter sa propre mélodie intérieure. Rares sont les gens qui sont curieux d’eux-mêmes, je suis l’un d’eux.
L‘agitation permanente comme fuite de l‘ennui et comme persuasion de son existence est un mode de vie à double tranchant. Ça peut être dans certains cas une belle arnaque moderne, et dans d’autre un tourbillon de vie joussif autant qu’épuisant. J’en use sans en abuser. J’ai besoin parfois de me jeter dans un cyclone de plaisirs, ou me laisser aller à une noyade dans des courants mouvementés, du danger et du risque. Mais seulement ponctuellement. Ce qui est certain, c’est que l’ennui me pose face à moi-même, il est important de réoxigéné sa vie, ses idées et son parcours. Un peu d’agitation et un peu de son inverse, la «cigalité»[4] et le tour est joué pour être sûr d’exister.
Monter un projet
L’organisation événementielle, le développement d’un projet, la participation associative, me procurent l‘impression d‘exister par mes actes. Il y a dans certains événements une dimension multilatérale qui nous force à sortir de notre centrisme individualiste inconscient dans lequel on se construit et se complait depuis la naissance. L’exercice du pouvoir sur son environnement, l’action d’entreprendre [5], mener des projets, offrir son aide, atteindre des buts, laisser une trace… rendre évidente son existence.
La drague
Draguer une inconnue, la séduire et faire naître chez elle des sentiments fougueux à partir de rien[6], c’est plus que jouissif, ça peut même devenir une drogue. Réussir à faire en sorte qu’une femme t’offre son corps, voire même son coeur en un temps record produit un sentiment masculin de bonheur. Ce sont les restes ataviques de l’obligation biologique masculine. On y peut rien!
La beauté d’une rencontre, le romantisme ou l’audace masculine, la découverte attractive d’un autre humain, le défi de la conquête, l’échange enrichissant et vibrant, le jeu de séduction, le flirt à fleur de peau, l’imprévu et l’exitation croissante… C’est toujours nouveau, créateur de sensations fortes et d’adrénaline sans parler de l’effet sur la libido et sur l’égo.
La douleur
L‘extrême douleur qui donne envie de mourir. Quand je souffre physiquement ou quand j’ai mal à l’âme, je me sens exister par ma douleur et par ma misère du moment. Quand je me déteste à en vomir. Quand je veux m’anéantir et emmener tout le monde avec moi. Tout devient clair, je suis certain de mon existence et je comprends enfin les adeptes de la scarification.
La drogue
La prise de drogue euphorique fournit aussi se genre d’émotions, même si elles sont provoquées et qu‘elles ne sont que l‘expression d’une illusion cérébrale, qui peut vite devenir une machine à oubli, une magie destructrice et vicieuse. Les effets de la drogue son tangibles, jouissifs, ils amplifient nos sens[7], et c’est cette amplification qui donne ce sentiment d’exister d’avantage.
Un besoin répandu et souvent masqué
Ce besoin constant de sentir exister détermine de nombreux comportements et postures sociales. De nombreuses frustrations conscientes et inconscientes. Il est aussi la cause de plusieurs pathologies et névroses courantes.
C’est comme quand on parle, on n’entend pas sa voix. Quand on vit on ne sent pas toujours vivre. Je pense qu’il est important de déterminer les causes et les conséquences de ce sentiment purement humain, ça peut permettre de comprendre énormément de choses sur soi. Encore faut-il le vouloir. Encore faut-il le pouvoir. Cette grille de lecture me permet en tous cas de voir un monde aux nouvelles dimensions, de comprendre les attitudes et humeurs de beaucoup de gens et le déterminisme psychologique qui se cache derrière tous ces agissements incompréhensibles en apparence.