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28
août 07

A quoi bon être roi, quand on est riche et triste?

Cambodia.... true people

Au milieu de nulle part, à 12 000 km de mon appart[1]. Des huttes de bois surélevées pour laisser passer la mousson sans dégâts; maisons de fortunes sans eau, sans électricité et sans meubles, juste un fil de lin de part et d’autre de la pièce principale pour étendre le linge humide. Dans le jardin, des bassines. Bassines pour faire le riz, bassines pour laver le linge, bassines pour se laver, bassines pour préparer le repas d’après. De la fumée aussi, puisqu’on vient de tuer un boeuf, une fumée épaisse qui enrobe des herbes, des épices. Dieu n’a pas attendu l’homme pour créer l’essentiel. Autour, il n’y a rien, à part une végétation luxuruante qui permet à tout le monde de manger à sa faim. Mais la bouffe ne tombe pas du ciel. Trainer la charette sur la route de terre[2], torrent de boue après la pluie, et pousser, toujours pousser, par 55° C, sans eau. Les enfants suivent, nus, en sueur, le plus grand de 6 ans s’occupe de sa soeur de 3 ans. Pas l’temps de jouer à la poupée.

J’aurais cru que cette scène eût fait émerger des sentiments très forts, mais pourtant, tout ce que j’arrive à ressentir, c’est l’étonnement quant à tous ces gens, ces paysans, ces intellectuels, ces travailleurs des PMA qui quittent leur pays pour venir dans le notre. Ils quittent un pays où la raison de vivre est le travail pour manger, travail sain qui laisse sa place au bonheur une fois l’assiette remplie, qui laisse sa place aux rires, à la solidarité, à l’amour de sa(de la) femme et ses enfants, ils quittent tout cela pour un pays au travail irraisonné, décorellé de toute raison objective. Le travail pour la gloire, le travail pour pouvoir acheter des choses fausses, juste le temps qu’elles nous fassent oublier qu’on est triste, le travail pour progresser, produire, aller vite, s’améliorer, gagner plus gagner plus plus plus…. Gagner plus et enrichir d’autres, gagner plus sans en avoir besoin, gagner plus alors qu’on a déja de quoi survivre, gagner plus et ne jamais être heureux…

Cher est le bonheur car pieuse est la piste
A quoi bon être roi quand on est riche et triste?
Les âmes s’évaporent loin de la terre
Le temps s’écoule, les palais s’écroulent, deviennent poussière (Akhenaton, Promethée, 1995)

Notes

[1] là d’où ces lignes sont écrites

[2] contrairement à ma photo, rares sont celles à moteur


4
juin 07

Souvenirs de gosse, partie 1

Enfance

Quand j’étais petit, je croyais que le monde était comme mon école. Dans ma classe, mes meilleurs potes c’était Youssoufou, Batéfili, Abdelssamad, Chems, Hakim et Morad. On s’est tellement marré que je repense sans cesse à eux, même 20 ans après. Vu que tout le quartier était à notre image, bien avant l’époque où il a été ravagé par l’invasion bobo, on nageait dans un océan de bien être, de tolérance… A vrai dire, on ne se posait même pas la question. Il y avait quelques francais bien sûr. Mais bien loin d’eux l’idée de répéter les idées éventuellement racistes de leur parents : le tribunal de la cour statuait en référé à 10h, à 12h et à 15h, il était sans jurés, sans magistrat et sans avocats. Juste un juge (le groupe) et une sanction (le cercle, la mêlée, le passage à tabac).

Je me rappelle qu’un jour, un dénommé Polo (un fils d’immigré portugais ou italien de 3ème génération sans doute, dont les parents avaient eu le temps d’oublier d’où ils venaient) m’avait traité de « sale arabe » dans la cour. Moi, bien que nerveux et provocateur, j’étais finalement assez pascifiste par rapport aux autres. Déjà a l’époque, j’arrivais à être pote avec des gens d’horizons différents… des asiatiques (qui étaient les seuls à rester entre eux), et même des juifs et des francais. Au moment de l’insulte, toute la cour nous a encerclée. C’était l’heure du fameux « Oh l’bataaaard !!! ça m’aurait pas plu !! sanction !!! » repris en cœur par la foule en délire, désireuse de voir du pugilat. Alors j’ai suivi la foule. Premier combat, première victoire, je lui ai même cassé une dent… de laie. J’ai alors été happé par la masse, littéralement porté en triomphe et admiré…. jusqu’à ce que la cloche sonne.

C’était ca, notre quotidien. A l’époque, ma mère m’habillait chez Auchan. J’ai eu mes premières baskets de marque à 11 ans, en 5ème, des Nike en promo de chez André. 120 francs. En primaire, je faisais figure de mec classe avec mon manteau à 40 francs du marché de Place des Fêtes. A coté de moi, y’avait Seïdou et ses frères et soeur. Ils étaient 9 enfants dont 5 dans cette école primaire en même temps que moi. Sa sœur, Madjou, était dans ma classe. Ils habitaient dans un squat collé à mon immeuble. Les 5 enfants, bien que répartis sur 5 classes différentes, portaient absolument tous les mêmes vêtements. Chaussures, pull et pantalon. Je suis resté 5 ans dans cette école, je n’ai jamais eu le souvenir de les avoir vu changer de vêtement en 5 ans.

Mais on ne se posait aucune question. Bien sûr, de temps en temps j’entendais la Maîtresse donner des adresses à Madjou mais je ne comprenais rien.. ça parlait d’assistante sociale, de PMI, de planning familial… Madjou, c’était pas le genre à faire des frasques. On n’arrivait jamais à lui parler, et quand on y arrivait, elle parlait tellement bas qu’elle nous faisait flipper. De toute façon on avait du mal à l’approcher à cause de son odeur. Comme on disait, elle sentait pas la laverie. Quand je vois les femmes de ménage, les éboueurs, ces veilleurs de nuits qui vivent au foyer Robespierre, la mine triste et l’avilissement dans l’attitude, je revois Madjou. Comment veux tu t’imposer quand tous les éléments t’écrasent…

Après les cours, on allait au relais. C’était un endroit où tous les gosses du quartier allaient pour travailler, avec des « éducateurs » qui alternaient aide aux devoirs et activités, type danse, etc… J’y suis allé quelques fois, puis ma mère a vite compris que les devoirs étaient un prétexte (« héééheee… je t’itirdis d’aller avec les noirs et les voyaux !! T’as taux ce qu’élle te faut éssé !! »). J’apprenais bien plus tard que tous ces noirs qui peuplaient le relais n’étaient pas la par hasard, mais plutot pour cause de turnover. Le turnover (enfin, je l’appelle comme ca mais pour eux ca devait etre « tu dégages hein ! vLaiment je t’ai déjà dit de pas LentLer avant 19 heuLes hein!!!) c’est quand t’es un mari polygame, que tu vis dans 35 m² et que tu dois stocker les 5 enfants que tu as avec chaque femme. Sans avoir fait maths sup, j’avais déjà compris à cette époque que c’était pas possible.

Alors le soir, ma mère me prenait la main, et m’emmenait faire des courses avec elle. A Prisunic. Pour moi, aller à Prisunic, c’était mon petit bonheur de la journée. Quinze ans après, j’ai appris que pour elle aussi. On achetait pas grand-chose à Prisunic, quelques boîtes de conserves « Forza », une imitation « Banga » que j’aimais beaucoup, soit une boisson à l’eau aromatisée aux fruits exotiques, et un paquet de café. C’était bien avant que Leader Price ne s’installe, et bien avant que Monoprix ne pullule, en même temps que les bobos.

Les bobos, je les ai vu arriver. Enfin, les premières vagues. Ca a commencé par une galerie de sculpture, puis deux, puis un atelier peinture, et des expositions le Samedi matin. Nous on y allait après l’école, mais on ne comprenait défintivement rien, à part que c’était vraiment cool de manger des TUC à l’œil. Ces gens là, on les voyait dans la rue. Ils étaient jeunes, beaux, et avaient des enfants tout aussi beaux. Ils habitaient à quelques numéros de chez nous, mais on n’a jamais vu leurs enfants dans notre école (à mon grand dam, car j’avais flashé sur une Alice). Ils étaient tous à l’autre école, celle de l’autre coté des rails, là où les barres se terminent et laissent place à une petite rue charmante, devant l’église. Bien sûr, nous ne savions pas encore ce qu’était la carte scolaire, le rectorat, la corruption…

A la maison, mon père rabachait dès que l’occasion se présentait les bienfaits de l’excellence à l’école. Il nous rappelait régulièrement que s’il avait pu aller jusqu’au bout de ses études en Algérie, que s’il n’avait pas été orphelin à neuf ans et qu’il avait dû casser les pierres pour pouvoir manger (5FF par jour), il était le plus brillant de sa classe en mathématiques, et serait allé très loin. Un vrai enfant de la guerre. Je ne savais pas que la vie me conduirait à comprendre ce qu’il voulait dire, à savoir que quand tu es dans la merde jusqu’au cou, les études sont un exutoire en or, en plus d’être objectivement le seul moyen pour t’en sortir.

Je me rappelle qu’un jour, mon frère, déjà au collège, ramenait fierement un contrôle où il avait eu 20. Je me souviens très précisément du regard de dédain que mon père lui a lancé en disant « je ne veux pas des 20/20. Je veux que tu ramène des 21/20 ». C’est les petites attitudes qui forgent une éducation.

Une certaine dose de protection m’a empêché miraculeusement de sombrer dans un destin qui me tendait les bras. Si je devais résumer tout ce qui m’est arrivé ensuite, je l’expliquerais par cette époque. C’est à cette époque où ma grille de lecture s’est formée, et où j’ai réalisé que je ne voulais ni être le jeune premier qui ne fait rien avec les autres, ni être dans un groupe où chaque fait et geste n’était plus fait pour moi-même mais pour prouver ma valeur au groupe. Et la seule façon de n’appartenir à personne, c’est d’appartenir à tous. C’est à ce moment là, qui coincide grosse modo à mon entrée au collège, que j’ai eu mes premiers contacts avec la bourgeoisie. Des contacts qui allaient changer ma vie.

Suite au prochain numéro…

Parasite


20
fév 07

La pauvreté avilit

La pauvreté avilit… autant que l’argent! Quand tu n’as pas d’argent, tu pars avec un handicap bien sévère dans la course à la réussite sociale, qui peut dire le contraire? Bien sûr, il n’est pas nécessaire d’avoir une BMW pour réussir sa vie (même si c’est un indicateur capital pour certains). Pouvoir s’offrir tout ce qu’on veut quand on veut, ce n’est pas forcément synonyme de réussite. Il y a d’autres critères de réussite que ceux qu’on nous fout dans le crâne depuis l’enfance. On peut être fier de ce qu’on est, du chemin qu’on a parcouru, et être heureux et satisfait de sa vie sans gagner 2000 euros par mois, et heureusement!

Mais bon quand tu gagnes juste ce qu’il faut pour manger, payer ton loyer (le paiement du loyer est la plus grosse arnaque du monde moderne), dans une société de consommation-provocation qui te fait baver sur un objet qui est inutile à ton épanouissement, ton évolution, ton bonheur, alors forcément c’est difficile d’être pauvre et heureux.

Quand tu vois tes parents trimer pour ne même pas pouvoir t’offrir ce que la majorité des bouffons de ta classe possède sans même l’avoir demandé, c’est dur de ne pas jalouser. Mais quand tu te rends compte qu’il est impossible de serrer une meuf sans avoir un minimum de biftons… là, tu pète un câble. Quand tu te rend compte que tu n’es a leur yeux qu’un vieux cafard démodé de banlieue, tu te dis «merde c’est chaud, je ne voulais pas le croire, mais l’argent fais le bonheur, ou du moins, il t’en donne les clés dans cette société de merde sa mère la p*** la grosse bia*** à la ch**** poilue , va falloir faire du bif et vite…».

Si t’es pas verrouillé dans ton crâne, tu peux vriller méchamment.

Vriller dans le crime pour son argent facile, ce qui est TOTALEMENT compréhensible quoi qu’on en dise. Quand on t’as toujours rabâché des concepts d’égalité qui ne s’appliquent pas à toi et et à ta couche populaire, des concepts de fraternité, vaste plaisanterie quand tout les gens qui te rencontre te montre soit du dédain soit de la peur insultante, des concepts de liberté, liberté de pouvoir faire plein de trucs si et seulement si tu pèses…. Il faut bien faire le biff d’une manière ou d’une autre pour kiffer sa vie et sortir de sa condition de looser. Exterminer Ta frustration latente, c’est le seul levier qu’il te reste.

Puis tu te rend compte que l’argent t’apporte ce que tu n’as pas eu, les meufs, le kif, le style et le respect encore plus facilement et rapidement que l’usine qui t’es destiné depuis que tu as redoublé le CE1 et qu’aucun de tes profs t’as aidé à progresser… Ça se joue à rien parfois…. Et de toute façon tu sais très bien au fond de toi que tu restes à leurs yeux le même cafard qui vole les grands-mères ou au mieux (ou au pire) l’exception qui confirme leur règle. Et faut arrêter de dire que c’est pas une raison pour aller vers l’illégalité… bien sur que si ! Bande d’enculés graisseux et bien éduqués plein de merde dans les yeux et incapables de se mettre dans la peau d’un autre parce que trop occupés à jeter à la poubelle la moitié du contenu de votre assiette achetée au prix fort dans un magasin bio avec ton 4*4 hummer qui consomme plus d’énergie qu’une école[1]. Bien sur que c’est une raison et une des meilleures!

Moi quand je n’avais pas d’argent, j’avais une capacité de rage et de haine contre tout le monde. Je me faisais peur parfois. Le moindre petit fils de pute qui vient me rabaisser mange ma semelle et teste ma position directe. La conasse qui ose me snober parce que j’ai un trou dans mes chaussettes prend sa rafale d’insulte réglementaire. Quelle connerie en réalité, mais tu ne choisis pas d’être dans cette situation et d’avoir le sang chaud bouillant autant que ces bouffons qui ne choisissent pas d’être né riches et cons car incapables de comprendre ce qui ne suit pas les règles de leur monde de velour.

Si t’as pas d’argent tu ne peux pas sortir, et le peu de fois ou tu sors à Paris, t’as mal au cul à chaque fois que tu paie un verre au prix de la nourriture qu’il te suffirait pour tenir 2 jours. Et quand tu traîne avec des plus riches que toi, tu sais pas ou te mettre quand tu entends la meuf que tu rêve de serrer dire « bon on va en boîte maintenant? ». Toi t’as déjà plus d’oseille et tu vas devoir rentrer à pieds à la maison pour te faire calciner par ta mère, pendant qu’elle ira en boite avec cette espèce de loque fashion que tu déteste et qui la baisera pour son plus grand chagrin.

Si t’es envieux et que t’es un rancunier de la vie, la pauvreté te rend triste, frustré, lunatique au pire jaloux, et c’est triste à dire mais y a que l’argent ou un miracle pour te calmer, et je l’ai vérifié, je sais de quoi je parle.

Heureusement pour ce pays que nombreux sont les pauvres qui acceptent leur sort, et ne jalousent pas les autres qui ont tout eu sur un plateau et qui n’en n’ont même pas conscience… ou si peu, mais est-ce leur faute? Sûrement pas.

La cerise sur le gâteau c’est que l’argent comme la pauvreté peut aussi avilir dans de nombreux cas.

Seulement 10% des français gagnent plus de 3000 euros par mois (la France c‘est quand même une des nations les plus riches du monde), 6% plus de 6000 euros et évidemment dans ses 6% la grande majorité gagne beaucoup plus que 6000 euros. Des célébrités dont le métier consiste à faire de l’art, ou à animer des émissions de divertissement-abrutissement national gagne plus que le PIB du Togo sans compter les indécents «cadeaux en nature» sous contrat de visibilité. Une idole de ma génération l’immense Mickael Jordan, dépense au poker une fois par semaine l’équivalent du PIB mensuel de la ville de Casablanca… en une soirée… excusez moi l’expression mais ça fout la gerbe jusqu’à s’en nettoyer les tripes.

L’indécence des grandes richesses de ce monde à quelque chose d’incroyable quand on suppose leur niveau de culture et de connaissance du monde actuel (autant au niveau démographique, humain, qu’écologique).

Rien à dire, je préfère les connards pauvres que les connards riches…. Ça tombe sous le sens.

Lashoz

Notes

[1] vous pouvez reprendre votre respiration