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déc 07

Le manège des faux-semblants

Le monde est si faux… A chaque fois que j’ai évalué l’étendue de la supercherie, je montais dans les sphères. Et plus je suis monté dans ces sphères, plus j’ai voulu rapidement en redescendre. Un peu comme si on était conditionné, une sorte de détermination sociale. La mienne serait la médiocrité volontaire, où fuir les égards et le succès pour ne pas perdre mon âme. L’argent me tend les bras, la gloire aussi. Mais tout ce qui m’intéresse, tout ce qui nous intéresse, puissé-je parler également au nom de Lashoz, est de faire l’ascenseur. Être heureux dans notre égout et prendre de temps en temps et sur commande l’ascenseur social, histoire de voir quel temps il fait dehors, comment se comportent les gens histoire de voir qui fait notre pluie et notre beau temps, puis on replonge, sans cordée et sans apnée, dans le brouillard de la modestie. A chacune de nos sorties, on enfile notre scaphandrier, on rentre dans la peau de notre personnage. Notre moi social. Schizophrènie, surement, mais schizophrénie volontaire. Il s’agit de prendre la peau, le rire, les réflexes du rupin, pour mieux l’étudier, et de mieux l’étudier, pour mieux le mépriser. Feindre l’inverse serait autrement plus dur, puisqu’à l’école de la médiocrité, l’épreuve de sincérité compte double. A la surface, chez nos élites ou nos mondains, très facile de feindre si tu maîtrises tes apparences. Tout n’est que facade. Monter professionnellement, c’est voir qu’à chaque palier franchi dans le niveau hiérarchique, on nous sépare de la base. La base, c’est la création de richesse, le fondement numéro 1 de toute entité économique. Une séparation franche, taillée au scalpel, pour nous faire perdre le sens des réalités pour mieux servir leur cause. Plus un homme a de contact avec ses semblables moins bien lotis, plus sa morale le garde. Donc plus un homme est éloigné de la base, plus il pense que sa bulle constitue la réalité, et plus il trouvera normal de faire des choses ignobles, un peu commes celles qui se vantent de se voir offrir de la coke en soirée sans chercher à savoir le pourquoi du comment, avant de cracher sur l’accent du chauffeur de taxi qui les ramène. Anesthésie sociale. Je n’ai pour l’instant jamais vu un sédatif aussi puissant que l’ascension sociale. Monter socialement, c’est n’avoir progressivement plus que des obligations d’apparence. Au début, c’est difficile. On ne sait pas trop où se mettre, comment se comporter, et surtout, chaque mot rabaissant plus ou moins le milieu social d’où l’on vient nous blesse, nous gêne, ce qui se voit dans nos apparences, puisque les modestes sont des sensibles, élévés dans la réalité et l’expression, qui contrôlent mal leurs émotions. Au fur et à mesure, on développe une sorte de détachement comateux où l’on n’écoute plus rien si ce n’est le mot sur lequel on rebondira, avec lequel on se valorisera et surtout grace auquel on montrera à notre interlocuteur qu’il ne s’est pas trompé, et qu’on est bien un des leurs. Car s’élever c’est ne plus valoir que ce qu’on dégage, la représentation du moi devient le moi. Je lis peu. J’aimerais mais je n’ai pas le temps, puisque dans les moments où je ne travaille pas je préfere vivre en plein air et voir des humains. Je n’avais donc pas besoin de savoir ce qu’était le marxisme pour constater qu’il y avait les exploités et les exploiteurs. En l’occurrence, à chaque élévation sociale (à chaque niveau hiérarchique frachi), cette perte d’obligation de proximité au terrain s’accompagne d’une moindre obligation de compétence opérationnelle (savoir visser un boulon, savoir dessiner un concept-car, savoir encadrer une équipe, etc…), à laquelle vient se substituer progressivement une obligation de savoir manier les apparences. Ainsi, à la tête de la plupart des entreprises, des hommes et des femmes chargés de récupérer l’information ultra-synthétisée que leur envoient leur subordonnées pour être en mesure de la ressortir dans des discussions avec des gens comme eux. A la vraie production de richesse se substitue alors une vaste fanfaronnade d’hommes et femmes, qui visent à étaler leur pouvoir à coûts de belles paroles et de soirées mondaines, pour obtenir les deux éléments qui régissent le monde, le cul et l’argent. Et comme le second est directement connecté à la notion de pouvoir, et que le pouvoir est le parfait harpon de la femme, les deux se pêchent en une prise. Le sexe étant une activité de loisir, on observe donc que plus on monte en niveau social, plus le temps d’oisiveté augmente, plus les rapports à l’entreprise sont décorrélés de savoir faire réel, plus la superficialité se substitue aux compétences, et plus l’emploi du temps se charge de relations politiques visant simplement à asseoir son pouvoir et baiser plus de femmes. Une énorme comédie quotidienne dans laquelle des centaines de stagiaires et de sous-fifre de photocopieuses aspirant executive women ou « femme de » tombent sous le flanc d’aspirants super managers, tandis que les aspirantes super managers femmes sont occupées à user de leur charme sur les vrais super managers. Une sorte de col de 2ème catégorie en escalier, chaise musicale malsaine qui coulisse sous la mouille et le sperme. Alors on me tire, on me lance des cordes pour me récupérer à la surface, puisque j’ai cette qualité hautement managériale de savoir parler et savoir feindre, mais je me débats pour rester dans la vase. Une vase dans laquelle nagent tous ceux qui ont des compétences, qui pourraient monter mais que l’ennui d’une vie basée sur les soirées coke, les poignées de mains hypocrites, la sodomie dans les escaliers et la gastronomie francaise use. Une vase qui nous désaltère, nous qui atteignons notre summum existentiel par l’émulation intellectuelle, prisonniers du réel, et qui sommes condamnés à se faire récupérer la substantifique moelle par des gens qu’on méprise. Une merde aux yeux des autres, un or pour les notres, dans laquelle on se sent si bien. Mais certains veulent la fuir, si fort qu’ils courbent échine et estime d’eux même, car les paillettes ca brille, et le champagne pétille. Tout le monde veut tendre vers le manège des faux-semblants, car on nous l’a fait passer pour le meilleur des modèles, où les tromperies généralisées et les soirées « eyes-wide-shut » sont toujours plus respectables que le principe de réalité assumé par les gens dépeins dans « l’esquive ». Le tour de magie de ce manège, est de réussir à frustrer les 99% qui restent dans la vase, tout simplement par image interposée, parce qu’ils n’ont pas la chance de savoir à quel point ce monde dont ils rêvent est froid, austère, aride, faux et sordide. Tant pis, les ignorants sont maudits.